Il danse

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Photo extraite de la vidéo de Grand Corps malade, Funambule

Écrit pour Les Impromptus littéraires sur la base de deux chansons et clips vidéos, Funambule de Grand Corps Malade et Christine de Christine and the Queens

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Il danse.

Sur le fil galactique, et se dresse en chandelle à l’appel des cimes. Caracole de caoutchouc, s’élance, mosaïque polychrome, et vibre comme un diapason d’argent, toc, toc, toc. Autour de lui palpitent les sons, instruments et voix, en écho de son corps vibratoire, oscillations et impulsions. Gondole.

Il tourne, et sur son visage de la poudre de nuit et ses tresses. Il ne tient pas debout, mais si pourtant, arabesque ses bras souples, et les doigts se rejoignent en prière sans adresse, ses longues jambes soudain en grand-écart, triangle sol et cieux, une géométrie sans normalité.

Ses pieds nus en apnée, l’enveloppe céruléenne l’entoure, carapace de bleu, bandelettes pour une momie récalcitrante au souffle sans limites.

Voilà que crient dans la posture les châteaux de sable des certitudes, friables, refuges trois étoiles pour asticots albinos. Et dans cette architecture à colonnes d’arcs en chapiteaux, la terre battue de boue et de débris accueille les mouvements. Ils résonnent, tambours de carnaval, postulats d’un sang vivant, envers et contre l’abandon et l’absence, pneus crevés et carcasses, senteurs de moisi, indifférence crasse.

Aux murs lépreux, s’agrippe la grâce de l’acier. Elle grignote l’effritement, crochets de vie dans ce squat à la singulière prégnance.  L’air voyage dans des steppes où l’infini de la matière tisse une dentelle de mousseline et de satin.   Prestidigitateur d’un espace de science-fiction, il crée un nouveau monde en apesanteur, libère du poids des croyances et de l’ennui, arachnéen.

Ses doigts nets comme des couteaux découpent en faux l’atmosphère stagnant d’immobilisme. Naissent la cadence et le rythme qui palpitent comme un cœur. Ainsi bat le mien à l’unisson.

Théâtre du déséquilibre des certitudes en noir et blanc, la cathédrale résonne de la toute-puissance des ignorances magnifiques. L’équilibre fragile et fort du funambule entre ses tours rouges recule les désespérances.

Mais le danseur tangue soudain, en danger sur les pointes. Il se redresse pourtant et fait face au ciel mensonger, à toutes les questions sans réponse et aux ambitions des mortels et du néant qui l’attire et qu’il repousse. Ondulations. Voyez, la nef se rit de la tempête et son capitaine épouse la force des flots, flux, reflux, pièges. Hardi matelots, il faut tenir pour franchir le cap ! L’audace du minuscule face à l’immensité, quel toupet !

À l’abri des sentiments sans domicile fixe, les croyances et les dogmes ploient. Et l’on suit passionnément la chevauchée fantastique de ses respirations et des battements. Il n’y a plus de certitudes hormis la douceur et la force des cadences et les chemins qui s’éparpillent au hasard dans l’onction des gestes. De la suffisance de la foi apparaissent alors les poussières d’ombre de l’humilité. La lumière du tempo est un hors-piste que le magicien de l’espace dresse sur le vide. Et puis.

Il vient de sauter dans l’abime, à l’envers du décor, dessous, dessus.  Disparait dans les reflets bleus du ciel et des profondeurs. Comme ça !

Éberlués, nous revoilà sur terre, lourds, patauds, boiteux et orphelins de la beauté et de l’harmonie.

 

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A propos Anne de Louvain-la-Neuve

Les textes et les illustrations (collages, dessins, photos) de ce blog dévoilent mon univers et mes espaces d'inspiration dont découlent des histoires réelles ou imaginaires.
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13 commentaires pour Il danse

  1. Magnifique réalisation qui mélange/oppose la légèreté et la grâce du funambule au choc d’espaces sémantiques rarement connexes.
    J’ai souri aux asticots albinos. 😉

  2. Leodamgan dit :

    Et dire que je ne l’avais jamais écouté chanter, j’ai honte…
    Mais au moins, grâce à ton texte, je le vois danser,
    merci!

  3. Jolie caracole éberluée !!

  4. jobougon dit :

    Une danse qui ne se lit pas comme un roman mais bien comme une conférence de Lacan, esprit flottant, métaphore à l’oeuvre, et qui m’a plongée dans le flou artistique des interrogations infinies. Les voyageurs de l’invisible sont des funambules, équilibristes jamais bien loin des abysses de l’insondable.
    On ne rentre pas dans ce texte comme dans un moulin, et pourtant, ce texte fait mouliner la pensée.
    Ce qui est une sacrée belle performance je dois dire.
    Merci Anne pour ce partage

    • Très chère Jo, vous lire est toujours un plaisir et ça rime avec désir, rire, pour ne jamais finir, et j’élimine bénir. La danse est l’un des arts majeurs et c’était un beau défi des Impromptus littéraires de nous emmener sur ce terrain clip-vidéo et chanson, des moteurs de vie, comme la lecture. A quel point aussi sont importants les commentaires et les échanges, on ne le dira jamais assez ! Merci…

      • jobougon dit :

        C’est que voyez-vous, très chère Anne qui voit venir, je deviens volontiers dépendante de ces échanges à niveaux qui vont avec les mots que vous citez merveilleusement, plaisir, désir, rire à nourrir de joie.
        Très belle journée Anne

  5. martine dit :

    Devant moi, il a dansé…je l’ai vu !

  6. Ses ailes de géants ne l’empêchent pas de danser… Sa virtuosité n’a sans doute d’égale que la votre, celle de jongler avec les mots !

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