Les 24 heures vélo de Louvain-la-Neuve

Le bitu

Cette chronique a été écrite il y a quelques années. Toute ressemblance avec des personnes ayant existé est volontaire. Seule l’allure (extérieure) des vélos a changé.

Impossible de nier cette réalité contextuelle. Quand on est Stavelotin de Stavelot, devenir Blanc-Moussi fait partie du destin de l’enfant mâle à naitre, tout comme être Gille à Binche si l’on naît Binchois, le chapeau à plumes d’autruche en option dans l’utérus. À Louvain-la-Neuve, tout étudiant vit cette manifestation, envers et contre tout, contraint, forcé ou participant. Les 24 heures vélo se préparent, s’essayent, s’adoptent (ou pas), se boivent, se disputent, se courent depuis la création de cette ville dans les années septante et cela, sans distinction d’âge ou de sexe.

Elles se rappellent à vous dans les jours qui précèdent : la sculpture de Félix Roulin au Collège Érasme de la Faculté des lettres disparait sous une énorme boite en bois sur laquelle un stylo impertinent a noté à la va-vite Fuck the Police. L’évènement est proche. Les barrières Nadar font leur apparition un peu partout dans la ville, déposées en vrac à proximité de tous les endroits stratégiques. Alors, bergers, gardez vos brebis, comme le chantait Barbara. Le rassemblement estudiantin de l’année débute toujours un mercredi de la deuxième ou troisième semaine du mois d’octobre : les médias relaient l’évènement. Le départ est à 13 heures sur la Grand-Place et une foule compacte s’agglutine au pied du podium. Quelques huiles sont forcément présentes, le recteur de l’université en manches de chemise, le bourgmestre en bermuda, un ministre en courte culotte. Tous sur leur bécane, ils ouvrent le cortège comme on coupe un ruban. Le politique s’invite quel que soit son moyen de transport du moment qu’il est visible, même ridicule !

Mon vieux vélo m’accompagne pour l’occasion : je suis là dans la foule, un sourire niais me rend complice à la fois de ce qui se prépare et de mes souvenirs. L’occasion est trop belle aussi de me rincer l’œil pour pas cher. Parfois en effet, quelques poilus (pour les néophytes, des étudiants baptisés, fort en gueule, et portant la calotte, le couvre-chef en velours noir de l’institution) effectuent un splendide déculottage. C’est pas tous les jours fête à mon âge que d’observer de près les fiers derrières parfois rebondis, mais pas toujours, de la génération montante ! Car jamais, croyez-moi sur parole, vous ne contemplerez les fesses d’un Blanc-Moussi ou d’un Gille de Binche à moins d’avoir avec lui des rapports intimes. J’ai décidé de suivre le circuit pour tenter de dénicher parmi la foule mes deux adolescents qui vont tout faire pour me semer. Et je sais que si je croise par hasard quelques-uns de leurs copains, ils m’assureront mordicus et les yeux dans les yeux que mes garçons ne sont pas dans le coin, une sorte de jeu de piste dont je sortirai perdante, à coup sûr.

Deux catégories de vélos concourent pour deux premiers prix : le folklorique et le plus rapide pour les siphonnés de la pédale. Et ces derniers ne sont pas là pour rigoler : ils ont des maillots sponsorisés et filent comme des arbalètes, quelle que soit la dangerosité du terrain, la pluie, la neige s’invitant parfois au rendez-vous. Pendant quelques années, un vélo a tenu les autres en respect, actionné avec les bras et sponsorisé par Handicap international.

En ce début d’après-midi, règne encore une ambiance familiale et décontractée que remplacera en soirée le brouhaha bibitif de la foule d’étudiants déchainés, venus de tout le pays, et même de l’étranger, pour la célèbre guindaille. Le circuit change d’itinéraire tous les ans et, sitôt le coup de sifflet du départ donné, je me dirige à travers la foule vers la rue des Wallons. Pas de chance, elle est inaccessible et je dois emprunter les escaliers avec mon engin sous le bras. Des mères descendent avec des poussettes et des landaus. Il y a un monde fou, des milliers de jeunes et moins jeunes !

Les vélos rapides sont partis comme des boulets de canon. S’étirent à la queue leu leu les lambineux des régionales, celui de la Chimacienne (allez Chimay !) , de l’Athoise (en avant, Ath), de  la Binchoise, de la Carolo (vive Charleroi), de la Tournaisienne, etc. Souvent échafaudés à la va-vite avec trois bouts de ficelle et deux morceaux de papier collant, ils ne termineront pas nécessairement le premier tour. J’ai compté deux bouteilles de Maitrank, célèbre boisson d’Arlon, dont celle de l’Eumavia, la régionale des étudiants des Cantons de l’Est. Cahincaha, se présentent alors des bestioles de toutes sortes, plus ou moins évidentes ou carrément abstraites. Un sanglier d’un âge plus que respectable, voire déterré de sa tombe, pour la Lux, ma province de Luxembourg et ses forêts : même Obélix n’en aurait pas voulu en période de disette.  Suivent un énorme et majestueux dragon rouge, plusieurs poissons géants, dont un requin et un poisson-clown très impressionnants. Puis ventre à terre, un loup qui a connu des jours meilleurs, mais que rien n’arrête, une grosse grenouille et ce qui ressemble à une tortue, poussée au derrière par un courageux à pied, la mécanique étant déjà cassée, semble-t-il.  Et voici qu’approche, immense, un élan aux cornes gigantesques et le bruitage qui va avec, un long cri grave qui, peut-être, est celui de la bête, allez savoir.

Je détaille en passant quelques bécanes des différents cercles des facultés tel cet éléphant aux longues oreilles mangées aux termites du Cercle philo et lettres, plus spécialiste des études de textes que des travaux manuels. Je suis éberluée par deux chevaux cartonnés montés par de fiers soldats romains tirant un char sur lequel un centurion excédé passe un coup de fil avec son GSM. Attention, un carambolage a lieu entre une camionnette conduite par une vache génétiquement modifiée et un engin surmonté par une autre vache qui elle, n’a jamais connu les hormones de croissance : elle lui rentre dedans au ralenti. Un camion C’est pas sorcier n’a bénéficié d’aucune magie : il vient de se briser. L’avant continue tout seul, la remorque est abandonnée. Toutes les Hautes écoles du pays sont représentées tels l’institut des Arts et Métiers de Pierard à Virton, l’Ecam de Bruxelles et sa longue voiture noire qui snobe les amateurs par sa quasi-perfection. L’école du Biereau  s’est fendu d’un véhicule en papier recouvert de dessins d’enfants, des têtes de toutes les couleurs. Avec la montée des extrémismes de tous poils, rien ne nous est épargné. Depuis quelques années, un kot ultrareligieux nous abreuve de ses messages propagandistes : Jesus Inside, My window to God. Tiens, je n’ai pas remarqué de slogans politiquement engagés cette année. Il faut dire qu’il n’y a pas eu de nouveaux décrets concernant l’enseignement.

J’arrive sur la place des Sciences entourée par ses bâtiments en béton si caractéristiques des premières constructions de Louvain-la-Neuve et emblématique de la ville : pas plus tard que la semaine dernière, elle est apparue dans The Missing, une série franco-anglaise. Ils y ont installé une sono si puissante que je peine à entendre mes pensées, mais je ne loupe pas la proposition surprise d’un jeune et bel étudiant : venez donc boire une bière, Madame. Une jeune fille me prend en photo : pensez, une véritable ancêtre dans cette ville, dans cette manifestation, et vous dites, Madame, que vous portiez la calotte et le tablier de guindaille ? Ça existait à votre époque ?  Vous prétendez que vous avez koté à la Lux, qui plus est ? Encore une photo (svp, la vieille) : vous voyez, dira-t-elle plus tard, pas besoin de recherches ADN, on l’a vue, on lui a parlé, la preuve !

Je redescends vers le centre par des petits chemins détournés : il n’y a qu’à suivre l’odeur, on ne risque pas de se perdre. Une nouvelle fois, un jeune cool me crie, c’est pas par là, le circuit, c’est dans l’autre sens. Je rejoins la Grand-rue. Tiens, un vélo publicitaire à l’enseigne de Jean-Lou, l’heureux propriétaire de notre baraque à frites de l’Hocaille qui s’est fendu pour l’occasion d’un cornet géant d’énormes frites bancales. Certains vélos ne portent pas d’inscription ou je ne les vois pas, car leur esthétique a détourné mon attention de l’accessoire : un triporteur indien magnifique, tout argenté et plein d’images multicolores précède un charriot avec le vrai Napoléon et son arrière-garde. S’il fallait créer un prix poétique, il irait à un grand bi surmonté par un jeune homme habillé très élégamment d’un frac et d’un chapeau melon. Il pédale lentement mais l’olibrius ne va guère plus loin. Le prix du vélo pédagogique ira à un préservatif de quatre mètres de haut qui proclame en lettres énormes ce slogan pas très original, mais néanmoins pertinent, s’envoyer en l’air, mais couvert.

Je retrouve enfin l’ainé de mes fils avec sa bande de copains sur la place Cardinal Mercier en face du collège Socrate de la faculté de Psycho. Son lycée termine quatrième d’une sous-course de quatre heures pour les gamins avec le vélo de mon mari, celui que je lui ai offert pour son anniversaire et qui m’a couté une petite fortune. Mon fils l’oubliera quelques mois plus tard dans un parking et nous ne le retrouverons jamais. Tiens, une démonstration de Capoeira, mélange d’art martial et de danse, une spécialité brésilienne, le petit-fils de Bob Marley contre le voyou des favélas, un grand moment : j’en oublie le battement à quatre temps.

Il se fait tard : il est dix-sept heures trente. Je remonte sur mon destrier et rentre à la maison. Finalement, c’est à 30 mètres de chez moi que je croise mon cadet qui m’assure effrontément qu’il m’a cherchée tout l’après-midi sans succès. Il repart illico vers le concert pour lequel il a fait le déplacement. Pour moi, les 24 heures sont terminées. Dans la capuche de ma parka, je retire des cendres de cigarette. Avec ma petite taille au milieu de ces dadais de plus en plus grands, j’étais le cendrier ambulant de service. Je découvre aussi dans mon panier en osier, accroché au porte-bagage, des prospectus pour une nouvelle O.N.G., une demi-douzaine de verres en plastique vides encore humides de bière et deux préservatifs. Pour la route.

Dans la série, qu’est-ce qui se passe à LLN ?, retrouvez avec joie l’ambiance des baptêmes estudiantins ici.

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A propos Anne de Louvain-la-Neuve

Anne d'un nulle part, ailleurs ici ou là, entre réel et imaginaire.
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27 commentaires pour Les 24 heures vélo de Louvain-la-Neuve

  1. Denis Danielle dit :

    Ah ça tu vois, c’est plus facile à lire que de la pure poésie, très belle néanmoins (comme le spectre) mais plus … comment dire, difficile, quoi !

    J’aimais beaucoup : c’est plein de souvenirs parce qu’on s’y croirait…

    Bises

    ________________________________

  2. jacou33 dit :

    cela me donne envie de faire un saut dans ce qui est pour moi Le Grand Nord. 😉 Superbe description vivante et imagée.

  3. Leodamgan dit :

    Je ne comprenais rien de rien à certains termes. Cet article me paraissait même carrément exotique pour tout avouer. -;)
    J’avais d’abord pensé en te lisant que ce texte était pure fiction issue de ton cerveau fécond.
    Puis j’ai eu un trait de génie et suis allée voir « Louvain-la-Neuve » sur Wikipedia et là j’ai tout trouvé : d’abord que cette ville est située en Belgique (il n’y a pas de mal 😉 ) et puis toutes les explications sur les festivités dont ces 24 heures vélo… Quelle ville!

  4. Rx Bodo dit :

    Excellent. On s’y croirait.

  5. L'Ornitho dit :

    Héhé tranche de vie … et de folklore « bien d’ici »

    Quand au vélo, je fais l’impasse 😉

  6. jobougon dit :

    C’est un texte claffi de références en tout genre, déjanté au possible, à en perdre la tête, mais quel talent de conteuse ! Le deux roues à l’ancienne en Belgique a quelque chose d’échevelé qui aère les rayons dans l’axe ! Félicitations à la p’tite dame qui s’y tient ! 😉

    • Oh ben merci Jo : je ne m’attendais pas à de telles louanges. Ca fait un bien fou, genre massage crânien qui fait décoller. (Mais diable, que veut dire « claffi », farci ? rikiki ? ouistiti ?).

      • jobougon dit :

        Esclaffée de rire à me rouler par terre. Oui, oui, farci c’est bien, c’est bon, c’est bien bon. 😀 C’est le double effet axé que j’adore…

      • « truffé comme un clafoutis », peut-être ?
        Quoique …
        Trop gonflé probablement, hors du cadre (carbone) sans doute…
        Ma fourche a langué, je déraille, puis me déchaîne, bref j’enfreins toutes les règles, j’en conviens. Après tout, je ne suis que le plus vieux maillon d’un petit braquet sans perspective de développement.
        Cela dit, pour ne faire mentir Saint-Guidon – qui, lui, a pignon sur Rue (dans la Somme) -, il pneut encore et toujours aux 24 heures…

      • Oh, oh, mon ami se dé-chaîne à grand braquet. Les fourches caudines ne sont pas tombées près du Capitole mais sous sa selle en vrac et en travers. Mais que raconte-je, oui, c’est ton rayon, ami Lolo, car qui pneut plus, pneut le moins !

  7. Ah cette fantaisie colorée qui parcourt vos histoires est bien agréable !

  8. Marie-Charlotte Decleve dit :

    Coucou Anne, Toujours un plaisir de lire tes articles si bien écrits et pleins d’humour. A bientôt, Marie-Charlotte

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