Rouge, impair et passe

cochon coupable

J’ai trouvé refuge au Bristol-Plazza que j’avais acheté pour trois fois rien alors que je n’étais pas encore le milliardaire en euros que j’étais devenu.  Le portier ne me connaissait pas, il ne m’avait jamais vu, engagé par le service de placement de la boite sans avoir même l’idée qu’il m’appartenait. J’achète, je vends, je loue, je place, je veux, j’exige, l’omnipotence de mon je me donne parfois le vertige et me fais tanguer, mais je dois me faire une raison dès à présent et envisager que c’est au passé que je risque désormais de conjuguer l’idée de ma grandeur.

Placé par la chance tout en haut de la pyramide sociale et économique, le petit bonhomme plutôt moche, désargenté et insignifiant avait acquis par son audace, son arrogance, son appétit inextinguible un empire. Ce géant courtisé, adulé par les femmes, rompu aux roueries les plus subtiles du monde impitoyable des affaires des hommes, c’était moi, quelqu’un qu’on ne trompe pas, qu’on redoute au contraire, un magnat craint, un potentat envié, un Dieu.  Des immeubles, des quartiers entiers, des terrains, des sociétés, des résidences, des actions, des obligations (et aucune envers ceux que je méprisais) étaient tombés dans mon escarcelle avide, jamais rassasiée. Les peurs qui paralysent les couillons, les minables, les peureux, les pleutres, les hésitations qui sclérosent les envies et les rêves, les fausses prudences qui stoppent les initiatives ne faisaient pas partie de mon vocabulaire :  je fonçais droit devant, avant tout le monde, j’écrasais au passage sans tergiverser et sans scrupule, j’investissais, je mettais le paquet et ça rapportait, sûr de ma toute-puissance, imbu du pouvoir de mon autosuffisance et vautré dans mes certitudes.

Jusqu’à aujourd’hui.

La chambre standardisée de cet hôtel sentait le propre d’un passepartout cosy branché et bien tenu, avec minibar, sèche-cheveux et plateau de courtoisie. Tout ce qu’il fallait pour ne pas déplaire et fidéliser une clientèle de passage exigeante sans excès, classique dans ses attentes, un minimum de prestations de bonne tenue pour une catégorie d’hommes d’affaires pressés. Un excellent rapport qualité/prix dans ce quartier excentré et tranquille, avec un personnel affable qui mettait à la disposition des clients l’indispensable Wifi, un restaurant self-service de bonne tenue, un coiffeur et un masseur sur demande. J’y avais trouvé refuge : ils étaient après moi et j’avais intérêt à la jouer discrète et à me tasser dans l’anonymat feutré d’un service room en chambre.  Jusqu’ici, les dés avaient joué en ma faveur. Rue de la paix, c’est là que tout avait commencé et c’est là que l’histoire allait sans doute finir, j’aurais dû le pressentir. J’avais manqué de feeling, c’est ainsi que la descente aux enfers avait commencé.

Pour la faire courte, la crise s’était mise de la partie pour me faire trébucher, petits faux-pas me disais-je, sans conséquence : j’avais perdu deux OPA sur des sociétés très anonymes dont j’étais devenu un petit actionnaire par l’intermédiaire de mes prête-noms habituels, une pratique par infiltration dont j’étais coutumier, lente et progressive, tel un rongeur travaillant dans l’ombre. Cette méthode m’avait joué un tour à sa façon : je m’étais fait avoir comme un bleu sur toute la ligne par des prédateurs gourmands et impitoyables, aux pratiques sans foi ni loi que je connaissais bien, des matadors aux dents plus longues que des T-Rex. Ensuite, la chute des premiers dominos avait entrainé celle des suivants.

Les impôts m’étaient tombés dessus. Le nouveau gouvernement s’en prenait à présent aux grosses fortunes. Ils avaient saisi tous mes livres, épluché tous mes avoirs, fouillé tous mes comptes bancaires et ils m’avaient tondu la laine sur le dos. Rien ne leur avait échappé. J’étais acculé contre le mur dans une impasse glauque, un coupe-jarret sans issue.  Les amendes pleuvaient pour excès de vitesse, ivresse, parkings impayés. Les pensions alimentaires toujours plus importantes que me réclamaient mes quatre épouses suçaient les deniers déjà bien entamés par les réparations diverses et variées sur différents immeubles, par les remboursements des taxes de voiries, taxes de déchets, taxes immobilières, taxes foncières qui s’abattaient comme une drache nationale sur mes capitaux, et pour clôturer le tout, une fuite de gaz avait pulvérisé tout un pâté de maisons, dont trois bijouteries à Anvers qui appartenaient à mon groupe, les assurances tergiversant à rembourser, supputant je ne sais quelle malversation alors que les polices de ces mêmes vampires ne cessaient, elles, de monter en flèche.

Pour renflouer mes liquidités mises à mal, j’ai ensuite été contraint à la vente de trois restaurants de la rue Neuve à Bruxelles. Puis, vint le tour de terrains acquis à prix d’or à Mons et à Liège et qui soudainement, comme par un fait exprès, ont dévalué, perdant les trois quarts de leur mise de départ. Mon parc animalier ParadisZoo avait été déclaré en faillite après une inondation qui avait noyé trois pandas loués à prix d’or à des Chinois redoutables au sourire jaune qui me réclamaient des dommages et intérêts exorbitants. Mes adversaires directs profitant de cette conjoncture achetaient mes possessions à qui mieux mieux. J’avais l’impression que les jeux étaient truqués et les dés pipés.

Pour comble de malheur, c’est à ce moment-là que j’ai tiré la carte « Allez en prison sans passer par la case « Départ », ne touchez aucun dividende et payez une amende pour emprunt non remboursé de 1.800.000 euros ».  S’en était terminé, j’étais plumé comme le derrière d’un babouin. Je n’avais plus un sou en poche. Mes adversaires ont saisi ce qu’il restait de mon patrimoine. J’ai quitté la table de jeu en maugréant et en plus, j’ai dû promettre une tournée générale. Quand la guigne vous guette, c’est foutu, faut savoir se ranger et partir la tête haute et la queue basse. Je déteste ce jeu, mais il vous rend accro et vous devenez un personnage que vous avez toujours rêvé d’être et que vous ne serez jamais. J’ai enlevé le masque de président-directeur général, bourreau des cœurs et multimillionnaire, un XIII magnifique qui ne perd jamais un dollar, un James Bond invincible, toujours élégant dont j’avais revêtu le smoking et la prestance. Je suis redevenu Émile Baligand, simple courtier dans un cabinet d’assurances, marié à Marie Josette la douce et père de trois enfants, tous aux études, que j’adorais et pour lesquels je me saignais aux quatre veines, propriétaire d’une maison Thomas et Piron dans un quartier résidentiel d’Estaimpuis, sans dettes, sans ennemis, sans pension alimentaire à payer, sans avoirs, sans compte ni en Suisse ni dans les iles Caïman, sans Jet privé, sans emmerdes et sans emprunts, un gros tas de sans, mais une montagne d’avec, dont mes amis qui venaient de me saigner à blanc, mais que j’acculerais jeudi prochain à la ruine avec le même entrain qu’ils avaient mis à court-circuiter mes espérances aujourd’hui.

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A propos Anne de Louvain-la-Neuve

Les textes et les illustrations (collages, dessins, photos) de ce blog dévoilent mon univers et mes espaces d'inspiration dont découlent des histoires réelles ou imaginaires.
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20 commentaires pour Rouge, impair et passe

  1. Héhé, joliment manigancé. Sacré Emile Baligand… et puis je suis enclin à beaucoup pardonner à qui préfère noyer des pandas plutôt que de sacrifier des dodos.

  2. Les yeux noirs, une belle paire et en manque, je suis accro. Super texte !

  3. Rx Bodo dit :

    Quelle partie, non? Vivement jeudi prochain. (J’adore quand vous menez le lecteur par le bout du nez comme ça)

  4. jobougon dit :

    Tout ces sans en tas qui font une montagne d’avec, voila de quoi réjouir à la sortie d’un mauvais rêve. Le désir de puissance d’Emile le ramène à lui-même, jolie fable que cette histoire d’envolée vers les sommets monnayeux. J’achète un hôtel rue de la paix, un château en Espagne, un monde où tout le monde gagne ! Je sais, je rêve encore, mais ne puis m’en empêcher. 🙂

  5. martine dit :

    Mauvaise stratégie, chère Anne ! C’est derrière les barreaux que les nantis se refont, ordinairement !

  6. Fred Mili dit :

    Finalement la dure réalité vaut peut-être mieux qu’un rêve éveillé.

  7. … Balancer le plateau, faire voler maisons et immeubles et partir la tête haute… (extrait du petit traité du mauvais perdant napoléonien)

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