Bleu de Prusse, Philippe Kerr



Quelle couleur ce bleu de Prusse ! Profonde, consistante, chatoyante même. Alors, un ixième livre sur la peinture ? Une documentation sur les variables des couleurs primaires ? Que nenni ! Je ne connaissais pas cet auteur né à Edinburgh et décédé récemment à Londres. Me voilà plongée jusqu’au pigment dans un roman policier en compagnie de son héros récurrent, Bernie Gunther que vous pouvez prononcer à l’allemande sans risquer de vous faire trancher la gorge pour politique incorrection.

Car Bernie est Allemand et ce roman fait des aller-retour entre sa cavale pour échapper à la Stasi en 1956 et la résolution d’une affaire criminelle en 1939 à Berchtesgaden. En parfait policier digne des plus grands Sherlock Holmes et autre Poirot, il déploie son calme légendaire, son humour noir et froid comme une arme, sa dégaine de détective que rien ni personne n’effraie assez pour l’obliger à renoncer à ses convictions et à son flair. Il y a pourtant de quoi !

Il se fait vieux, il a soixante ans quand, ancien policier de Berlin Est passé à l’Ouest, il est rattrapé par la Stasi en France où il officie comme portier dans un hôtel. Le voilà sommé, sous peine de mort, d’empoisonner une espionne en Angleterre. Traqué comme une bête, il réussit à échapper à ses redoutables poursuivants en se taillant comme un rat à travers toute la France vers l’Allemagne de l’Ouest où il est à peu près sûr de pouvoir se fondre dans la masse.

Cette cavale est le prétexte d’un flash-back vers une autre affaire qui a lieu en 1939 à Berchtesgaden, juste avant l’invasion de la Pologne et la déclaration de la Seconde Guerre mondiale. On plonge ici dans les méandres du nazisme. Le chef SS de Gunther à Berlin lui ordonne de résoudre un meurtre en une semaine et pas n’importe où. C’est bientôt l’anniversaire du Führer et, pour ses 50 ans, tout doit être sécurisé à et autour de Berchtesgaden que le nid d’aigle du dictateur domine de toute sa malveillance. Nid d’aigle ? Panier de crabes, plutôt ! On y retrouve tout ce qui compte dans l’entourage de Hitler. Bormann, son secrétaire, en est le principal chef d’orchestre, planifiant les constructions des multiples tunnels secrets, élargissant les routes pour permettre le passage des armées, réquisitionnant les maisons en expropriant à tour de bras tous ceux qui dérangent la bonne marche de l’ordre SS : les Juifs, bien évidemment, mais aussi certains Allemands qui ne sont pas du Parti. Munich et le camp de concentration de Dachau ne sont pas loin. Au passage, Bormann et sa clique se remplissent allègrement les poches. On y rencontre du beau monde sur ses montagnes bavaroises, Rudolph Hess notamment et toute l’élite du chancre nazi. Gunther est un policier chevronné, brillant mais il n’adhère pas aux préceptes du Parti. Le décalage d’opinion crée à la fois le rythme du roman et aussi, ce qui en fait sa force, son entrain et son humour. Oui, c’est possible !

Entremêlant les deux affaires à deux époques différentes avec les figures réelles du régime nazi et celles créées pour l’enquête policière, le roman se construit pour nous donner un aperçu des rouages politiques d’une époque avec ses relents nauséabonds. Coupé en deux, Berlin est passé des nazis sous le régime de fer soviétique : la guerre froide s’étend sur l’Europe, les tentacules venimeux des oppresseurs de tous bords aussi. C’est passionnant comme un très bon thriller, divertissant comme un très bon policier, intéressant comme un bon roman historique, drôle et noir comme un bon polar, envahissant comme un bon n° 5 de Chanel, pénétrant comme ce que vous voulez. Bref, un bon bouquin, quoi !

A propos Anne de Louvain-la-Neuve

Anne d'un nulle part, ailleurs ici ou là, entre réel et imaginaire.
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9 commentaires pour Bleu de Prusse, Philippe Kerr

  1. patchcath dit :

    Oh merci Dame de Louvain, je note

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  2. Leodamgan dit :

    Je vais le chercher sur internet!
    Merci pour la présentation.
    Bonne soirée,
    Mo

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  3. Vous avez commencé par la fin Anne et aurez la chance de découvrir le reste, depuis la trilogie berlinoise! Bernie Gunther a tourné la page, il faut m’y résoudre.

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