Là où les tigres sont chez eux de Jean-Marie Blas de Roblès

J’ai failli abandonner car mes préoccupations du moment m’égaraient dans ce labyrinthe d’histoires et de personnages. Et puis d’un coup, c’est devenu plus clair dans la mesure où j’ai accepté d’être déroutée par ce kaléidoscope de récits qui s’entrelacent pour finalement. se recouper.

La colonne vertébrale de ce pavé qui se déroule au Brésil est la narration de Caspar Schott, disciple du jésuite Athanase Kircher. Il relate les exploits intellectuels de son maitre, un érudit, un savant, philosophe, philologue, mathématicien, théologien et j’en passe, à travers un document du 17e s. sur lequel travaille un érudit français Eléazard von Wogau en pleine tourmente conjugale et qui ne cesse de proclamer qu’Athanase Kircher se trompe à peu près en tout et sur tout.

Sur ce récit s’articulent d’autres histoires comme les branches d’un tronc d’arbre : une équipe de paléontologues, emmenée par un ex-nazi, se perd dans la jungle.  Nelson, un enfant des favelas, sans jambes, mendie dans les rues et son ami l’oncle Zé, conducteur de camions, tente de lui venir en aide autant que faire se peut. Moéma, une étudiante paumée et droguée, multiplie les expériences sexuelles  en tous genres. L’affreux gouverneur de ce coin du Brésil sans foi ni loi intrigue pour devenir encore plus riche et plus puissant. Et puis, il y a tous les personnages secondaires attachés aux héros de ce roman fleuve, le docteur Euclides, Soledad la gouvernante, Loredana la belle Italienne au lourd secret, la femme du gouverneur, l’indien Yurupig…

Au fur et à mesure de l’intrigue des liens commencent à apparaitre : l’équipe des paléontologues comprend Elaine, l’ex-femme de von Wogau, et Mauro, le fils du gouverneur. La belle Moéma est la fille d’Elaine et d’Eléazard que leurs problèmes de couple ont reléguée au second plan.  Nelson poursuit une vengeance secrète et l’espoir de pouvoir se payer un fauteuil roulant. Toutes les histoires s’entrecoupent finalement et font écho l’une à l’autre.

Je suis épatée par ce roman foisonnant, brillant, étonnant où se dessine une image du Brésil pas très reluisante. Déforestation de la forêt amazonienne entrainant l’extinction des espèces humaines (les indiens), florales et animales, corruption de la classe politique, énorme pauvreté d’une grande partie de la population (notamment les pêcheurs) abandonnée par les autorités. On a une vision apocalyptique des favélas et d’un monde où se dessine deux niveaux sociaux irréconciliables. Finalement il s’agit aussi du destin d’hommes et de femmes qui aspirent à un bonheur impossible. On ne trouve guère d’amour ici hormis entre Nelson et oncle Zé. On n’y trouve guère d’espoir non plus.  Finalement, seule l’admiration que Schott éprouve pour son maitre est une constante qui réchauffe un peu le cœur du lecteur complètement tourneboulé par le cours des événements terribles qui ont lieu.

Et pourtant ce roman se lit de bout en bout, l’écriture s’adaptant aux styles des personnages : les chroniques d’Eléazard sont des phrases courtes, des notes de lecture érudites, il y a aussi des passages en latin (parfois très érotiques), de la philosophie, et cette narration d’aventures palpitantes et dramatiques, pleine de rebondissements, jamais ennuyeuse, toujours limpide sans jamais céder à la facilité. Un livre à recommander par respect pour l’auteur qui a mis 10 ans à l’écrire et pour tout lecteur passionné par une somme ultra-baroque, foisonnante et très étonnante. A conseiller sur une liseuse, le poids de ce bouquin de 800 pages pouvant occasionner une tendinite du poignet !