Scott Fitzgerald (F.), Gatsby le Magnifique

Si nous en faisions un film qui reflète vraiment le livre, il en faudrait au moins quatre, et autant de projections/reflets des personnages.

Commençons par le premier tournage assez proche de la version que j’ai vue avec Robert Redford et Mia Farrow en 1974.

Clap, première scène. Gros plan sur le visage rêveur d’un bel homme, sur ses yeux, fixés sur une lointaine petite lumière verte. Connotation : le rêve lointain, inaccessible et pourtant si proche, venimeux. Gatsby est l’homme qui s’est inventé un personnage, un autre lui-même, une projection dans un miroir : celle d’un gars riche, appartenant à une élite fortunée autant qu’à un univers superficiel et inaccessible dont il ne fait pas partie. Exclu par sa naissance prolétarienne et pauvre, il s’est donc consciencieusement et brique après brique, inventé un passé de radja, vivant en prince dans toutes les grandes villes d’Europe, collectionnant les pierres précieuses, chassant, peignant, le tout entremêlé de quelques bribes de réalité (son passé à l’armée) qui accréditent le côté réel de ses récits inventés de toutes pièces. Son idylle avec Daisy, cette femme belle, riche, et creuse, est donc une histoire imaginaire qui, on le sait, on le sent, on l’appréhende, va très mal finir ! 

Le 2e tournage est le Gatsby vu par son père Henri Gatz. Je prends le point de vue des frères Dardenne : c’est donc un film belge, social, et là, sortez vos mouchoirs ! 

Portrait d’un gamin dont le père trime comme un bœuf pour nourrir sa famille, mais qui boit son pécule le vendredi soir avec ses potes de l’usine et revient soul pour taper sur sa femme et le fils qui disparait un jour, après la claque de trop. Quelques années plus tard, fondu enchainé sur le père, seul au centre d’une cuisine en ruine : il n’a plus de dents et cause tout seul : « Mais là-dedans… c’était puissant ! » On voit bien qu’il parle du grand homme que son fils est devenu sans aucun doute, un type qui a contribué à la prospérité du pays. C’est le Gatsby d’un autre rêve, celui d’un père qui a cristallisé les désirs inaccessibles dont il a été privé. Ça finit mal aussi.

Le troisième film est celui d’un Coppola.

C’est le Gatsby de la Côte Est dont l’image est floue : personne ne sait qui il est vraiment. C’est un parrain. Il dirige une mafia puissante, donne des fêtes fastueuses qui attirent les parasites de tous poils, la faune politique et douteuse, les tueurs et des femmes suspectes et dévêtues. S’entremêlent les vraies fortunes des nantis et les affaires louches et sordides des fanés blasés imbibés d’alcool et de sexe. On en a pour son argent : c’est somptueux, puissant, magnifique, génial, pervers. Bon, ça finit mal aussi !

Le quatrième film est français. Le scénario est minimaliste et mal foutu, les acteurs mangent leurs mots, c’est de l’art et essai pour critique snob et prétentieux.

Un homme longe la mer. Au loin, des falaises abruptes. Il pleut. Une vieille femme le rejoint. Ils s’étreignent. Il raconte : ce simple baiser à une fille qui l’a plongé dans du faux, la réalité biaisée d’un amour fou, non partagé, un amour basé sur l’idée de l’amour.   « Prodigieusement mis en scène par un auteur qui manie le mot, la caméra et la puissance de la métaphore avec brio et magnificence, ce film sans remords ni regret plonge le spectateur dans un paradigme dont il sera exclu. Mais la vraie question est bien “a-t-on vraiment envie d’en faire partie ?”. Jules Scrogneugneu, Castorama, 2014.

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