De la panade dans la choucroute

2-frigo

Il se passe des choses bizarres dans mon frigo. J’entends des grattouillements, je perçois des coups bas, je suppute des guerres larvées. J’épie les recoins, je mets mon nez partout rien. Je referme la porte, je guette, ça recommence. Je rouvre. Pas un mouvement, pas une odeur, aucun bruit. Tout parait normal.

Je l’ai dit à mon mari qui m’a envoyée balader : – Ca va pas la tête de réveiller les gens à trois heures du matin ?  Fiche-moi la paix, je dors.

Pourtant, je n’ai pas rêvé. Ça ressemblait cette fois à un grondement sinistre. J’ai peur.

Alors, appeler la police ? – La p’tite dame, elle entend des voix dans son frigo. Vous êtes une rigolote vous ! Attendez qu’on vous coffre pour usage abusif de substances interdites et outrage magistral à agent dans l’exercice de ses fonctions naturelles. Et d’abord, un déplacement,  ça va vous faire 50 euros et que ça saute !

Désespérée, je suis retournée à confesse et je l’ai raconté au curé. – Ma sœur, priez le Seigneur, dites trois Notre Père et deux Je vous salue Marie. Je viens chez vous dimanche pour un exorcisme et je préviens l’archevêché tout de suite. Ce n’est pas tous les jours fête !

J’ai appelé mon généraliste. Il a sorti le stéthoscope tout en me posant des questions bizarres au sujet de mes nuits et du surmenage, de la fin de l’année scolaire, d’éventuels problèmes dans mon couple.

Pourtant ça bouge, ça gigote, ça ricane, ça tremble, ça bruite, là-dedans. Collée contre la porte, l’oreille en tirebouchon, je suis en parfaite possession de mes moyens, bien éveillée. J’ai bu mon café, je me suis pincée quatre fois. J’en suis sure, quelque chose d’atroce, de mystérieux, de surnaturel, de pas humain se trame derrière mon dos. J’aurai bientôt sous le nez une scène de crime. Un coup sourd suivi d’un cri étouffé sur lequel se greffe un borborygme affreux ! Sont-ce à présent des murmures et des pleurs ? On dirait bien. Mon dieu, c’est horrible! Il faut intervenir tout de suite.

Trop tard. C’est cuit ! Je l’avais dit, le mari, la police, la faculté, l’église ou la psychologie sont impuissants.

Deux chicons sont atteints (comme la tarte du même nom !) et ont dépassé la phase terminale. Gluants, ce n’est pas appétissant. Ça pue en plus, c’est déprimant. Pour les oranges, il a fallu l’odeur. En les retournant, j’ai vu qu’elles s’étaient épanchées, les grosses dégoutantes, ratatinant sur le fait tous les radis qui ont une mine atroce. Ils ont pris cent ans avec leur air fripé de vieux clown triste. Leur fane sent l’urine de deux jours. Et la gueule de la dernière tomate ! D’un côté, le cramoisi, contraction de crade et de moisi sans aucun doute, de l’autre le gris souris crevée de 15 jours avec quelques poils en sus. Un yaourt s’est renversé sur le couvercle des pots de confiture et un reste de saucisson qui ressemble à présent à une queue de rat préhistorique momifiée. La purée de vendredi présente un aspect qui suffirait à faire gerber toute une colonie de scouts pourtant peu regardants. Beurk. Hier encore, tout semblait normal !

C’est pareil pour mon cœur. Il fait du bruit dans les silences, il a sa vie propre. De temps à temps, il faut faire le ménage et astiquer l’intérieur, tout ôter et nettoyer, décrasser au savon les souvenirs, passer sous le robinet quelques mauvaises pensées, éliminer les ressentiments jaunis, flétris, et remplacer par des petites gentillesses bien nettes. Il convient en sus de liquider les odeurs nauséabondes des colères périmées et tout parfumer de plaisir et de tendresse pastel.  Rangeons le tout  dans des boites en plastique hygiéniques et imperméables pour pouvoir retrouver très vite et facilement fraicheur et senteur agréable. Et attention aux oublis qui pourrissent, aux distractions et aux négligences qui atteignent, contaminant leur vis-à-vis avec de vieilles rancunes tenaces et des pestilences de jalousie ou d’envie.

Ma véritable chance est d’avoir acheté un bon frigo choisi avec soin grâce à Test-achat.  S’il a des ratés, mon réparateur, Eddy pour ne pas le nommer, peut remplacer l’une ou l’autre pièce. Hélas, quand le moteur est foutu, qu’il n’y a plus rien à faire, là ça craint. Et je ne parle plus du frigo !

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A propos Anne de Louvain-la-Neuve

Les textes et les illustrations (collages, dessins, photos) de ce blog dévoilent mon univers et mes espaces d'inspiration dont découlent des histoires réelles ou imaginaires.
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11 commentaires pour De la panade dans la choucroute

  1. Là, tu vois, ma chère Anne, je vais te demander tout de go : « comment est ta santé ? » Parce que je viens de lire, même si j’ai ri un bon moment, m’a donné des inquiétudes sur la fin.
    Peux-tu dire à Eddy, de ma part, qu’il a intérêt à prendre soin de toi ?
    Je t’embrasse, chère amie.
    PS – C’est bien dommage ! Taurus a pris sa retraite. Et puis, je n’ai jamais entendu dire qu’il s’y connaissait en cardiologie !

    • C’est un faux, chère Ecrevisse, Taurus n’a pas pris sa retraite, il s’est retiré très momentanément des affaires mais sa vigilance est intacte. Il reviendra quand bon lui semblera ! Mille mercis de ta lecture et de ton commentaire qui me vont droit au cœur, paf, telle la flèche de Guillaume, Tell de son petit nom d’ailleurs..

  2. jobougon dit :

    Lol, au dernier paragraphe j’ai lu : Ma véritable chance est d’avoir acheté un bon frigo « moisi » avec soin grâce à Test-achat. Mes yeux sont farceurs, mais c’était dans l’air des chicons du temps.
    C’est une enquête bien menée et rondement écrite. le cœur y est, mais pauvres radis, ils ont la fane déconfite.

  3. « À quatre pattes, dans la lumière blafarde du frigo
    Je scrute la denrée nourricière par cinq au-dessous de
    zéro. »

    Aaaaaaah, mon p’tit coeur … Moi qui te connais (un peu) je sais que ton coeur à toi ressemble plus à un four à chaux qu’à un frigo Bauknecht (tiens, on retrouve le beau Knecht dans cette chronique!).

    Allez, hop! J’ai aussi un coeur – oooooooooops! un frigo – à nettoyer …

    • Ben mince alors, en relisant les commentaires, horreur, j’ai laissé un fan (pas une fane) sur la touche sans réponse. Shame on me ! Toi qui va devenir culto, fais gaffe à la révolution interne des légumineuses sur la touche. Grosse bise Skal…

  4. Bien plus qu’une bise rafraichissante, tes « maladies » chroniques sont un véritable moteur pour l’animal-lecteur que je suif… Allez retour au charbon.

  5. claudie THISSE dit :

    Pas très gaie la chronique du jour….😒. J’espère que tu vas bien et que tu passes un chouette dimanche sous ce soleil de printemps….

    Bizz

    >

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