Le trop-plein

anneau

J’ai revêtu ma tenue de hérisson réversible. Piquante à l’extérieur, elle l’est aussi à l’intérieur. Par-dessus mes yeux sanguins vaguement luminescents, j’ai rabaissé le store spécial quasi opaque : je vois un peu trouble, un peu double et je tangue.

J’ai dans la tête une pompe à hélium qui gonfle, c’est un énorme ballon qui prend doucement, mais surement la place de tous les organes et les repousse anormalement contre les parois. Ça doit être affreux à l’intérieur où tout est chamboulé. Mon cerveau ressemble à un têtard sans la tête, quelle horreur, mais mieux vaut éviter dès potron-minet  les images qui soulèvent le cœur plus qu’il ne l’est déjà.

Une seule certitude, mes globes oculaires vont certainement, à un moment donné,  sortir de leur orbite et faire exploser des débris d’humeur dont je n’ose pronostiquer la couleur : il y en aura  partout,  un beau carnage. Massacre à la tronçonneuse à côté, c’est du pipeau !

La peau de tout mon corps a atteint un degré de sensibilité qui confine au paranormal. Mon pull est devenu silice, mon pantalon, gangue métallique à peine supportable et ne parlons même pas des godasses que j’ai jetées sous les pattes de mon bureau.

Une porte claque soudain, un gong assourdissant qui résonne dans toute ma pauvre charpente et fait trembler la structure.

Surtout, plus un bruit, plus un geste, haut les mains, bouclez-la, silence dans les chaumières !

Voilà ce qu’il me faut : un cocon d’ouate. Ou peut-être, un hamac de plumes, mais immobile, avec des ailes sur les côtés pour faire contrepoids, car l’immobilité absolue s’impose sans mouvement, sans balancement, sans l’ombre d’une contrariété.

Pas de musique, pas de questions, pas de tapage : je ne veux rien entendre, la ferme ! Un monde sous-marin, étouffé, assourdi, une résonance de vide abyssal, un assourdissement du rien.  Et qu’on ne me parle surtout pas de lessives, de corvées,  d’enfants, de mari, de travail, surtout aucune nuisance. Juste moi, l’ouate, les plumes d’anges.

Les meilleurs amis du monde, la bonne compagnie,  un divin repas ont à peine masqué la terrible prémonition. A mon âge, sauter ainsi allègrement de l’apéritif au vin blanc puis au  Bordeaux pour terminer par un excellent Bourgogne avec le fromage, oh, un p’tit verre de rien du tout et achever par un autre encore plus petit, un limoncello , un cognac ? pour digérer …ma pauvre fille, ça relève tout simplement de l’inconscience sidérale ou de la pathologie grave. Je me le suis dit mille fois : il faut compter, refuser, faire l’impasse, calibrer ! Je n’ai plus le choix, je n’ai que l’embarras.  Plus jamais ça, jusqu’à la prochaine fois, c’est juré, promis, craché…Viiiiite…

 

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A propos Anne de Louvain-la-Neuve

Anne d'un nulle part, ailleurs ici ou là, entre réel et imaginaire.
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3 commentaires pour Le trop-plein

  1. domicano dit :

    Oh là! Durs les lendemains d’abus! Ça hérisse le poil et brouille la vue, sans parler du tangage insidieux. Je compatis!

  2. … (rien, le vide) …

    Et « rien », c’est lourd à porter,
    Car le vide fait son poids !

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