Le terrier – épisode 2 – La survivante

1- Vous êtes parents

J’ai d’abord commis l’erreur du débutant : jouer les pions dans le désordre sans stratégie, sans prévision à long terme. Mais j’ai appris. Il faut compter, calculer, réfléchir, développer, bétonner pour ne pas caler, pour repartir. Des préparatifs en amont, un sens de l’organisation de secrétaire de direction, un agenda bétonné, une santé de fer et des talents de sportive de haut niveau ont été nécessaires pour affronter cette épreuve que tout parent normalement constitué redoute et craint comme une tique.

J’ai survécu.

La journée commence tôt. Petits, ils se réveillent aux aurores. Après quoi, c’est le marathon. Sac au doc, tout est prévu pour une autonomie maximale en extérieur dans les conditions atmosphériques les plus variables. Belgique oblige, petite laine, KW ou crème solaire, maillots de bain, lunettes de soleil, gants, bonnets, bref, un barda de 10 kg rien qu’en habits de rechange. Pas d’improvisation. Comme les randonneurs avertis, en route pour le Bois des Rêves avec piquenique, jus d’orange, gobelets, fruits, chocolat, tartines, eau, thermos pour le glacé, thermos pour le chaud, biscuits, fruits secs au cas où on se perdrait. Koh-Lanta, à côté, c’est du nougat !

– Oh, regardez les enfants… les tout petits canards, ce sont des canetons, comme ils sont mignons ! Vous entendez ça ? C’est le coassement du corbeau, cowa, cowa. Ah, non, c’est la grenouille qui coasse. D’ailleurs on l’entend bien aussi d’ici et c’est le corbeau qui croasse, vous les voyez là-bas ? Les moches qui attaquent les mésanges. Je me demande bien si c’est pas plutôt les pies qui attaquent les mésanges. C’est des méchantes celles-là. Oh les vilains oiseaux ! Et elles volent aussi ! Faut jamais faire comme elles, n’est-ce pas, c’est vilain de voler.

Ne jamais perdre de vue que la culture générale même bancale et la mauvaise foi font partie de tout système éducatif : l’important est d’être sûr de soi. Personne ne nous attribuera une cote d’exclusion pour incapacité à reconnaitre une race de vache ou pour confondre les cris des oiseaux : nous sommes les maitres absolus de notre vocabulaire et de notre syntaxe et tant pis pour l’ornithologie, la phraséologie, la grammaticologie et la syntaxologie.

– Cet arbre, c’est un chêne : il fait des glands. Tiens non, ça c’est plutôt des marrons. Bon alors, c’est pas un chêne, c’est un marronnier ! Par contre, l’autre truc avec des sortes de haricots géants qui pendent, je n’ai aucune idée… Vous savez, vous, Madame ? Non, elle ne sait pas non plus. Ha, voilà la plaine de jeux, ouf.

-Bon, d’accord je vous pousse sur le gros pneu. C’est qui ce p’tit con qui bouscule mes fils ? Non mais, ça va pas bien, toi ? Du calme, quel sauvage alors !

– Le toboggan, vous voulez monter sur ce toboggan, c’est un peu haut pour vous ? C’est ça, vous voulez que j’y aille aussi, mille tonnerres c’est quand même haut et j’ai le vertige même sur un tabouret.

Puis ce sont les balançoires, les chaises sur ressort, les tourniquets, le balancier géant, les pilotis en bois avec les ponts de singes en cordes, les pyramides de cordage nylon qui font mal au bras et les châteaux de sable qu’on construit, montre en main en deux minutes trente avant de les démolir

– Tu viens, maman ? Et tu nous pousses hein, et tu restes là hein.

– Maman, j’ai envie de faire caca

À trois heures, retour à la maison. À moitié pantelante. Eux sont en pleine forme et fort heureusement, il y a les cassettes de Walt Disney légèrement supplantées ces derniers temps par Pingu. Pendant ce temps-là, je fais couler l’eau du bain. Dans les manuels, les toubibs vous disent qu’ils calment les enfants. Chez moi, c’est plutôt le contraire. Il faut bien sûr les sécher, leur enfiler le pyjama puis préparer le souper : des légumes, frais de préférence, l’équilibre alimentaire est primordial à cet âge pour ne pas en faire des obèses. Ajoutez à cela quelques féculents, une dose de protéines, pas trop de glucides, un subtil mélange de vitamines savamment dosées, Doux Jésus, quelle responsabilité ! S’ils deviennent trop gros, c’est de ma faute, je les aurai mal nourris. S’ils sont anorexiques, aussi.

Ici se termine la journée. Ou presque : je lis Babar ou La petite taupe qui voulait savoir qui lui avait fait sur la tête. Je rampe. Mais hélas, les voilà qui redescendent, je les remonte, puis ils redescendent. Vite, un panier de linge dans la lessiveuse et Elizabeth Georges qui m’attend depuis trois semaines. L’inspecteur Linley et Barbara Havers n’ont aucune idée de ce que je viens de vivre. Dans les brumes d’un déjà demi-sommeil, je pense au planning de demain : pourquoi pas le Parc d’Hélécine, sauf s’il pleut. Dans ce cas, je peux me réfugier chez Ikéa pour qu’ils puissent jouer dans les boules. Car il faut les distraire, les enrichir intellectuellement, les muscler pour ne pas qu’ils deviennent des mauviettes. Il convient également de leur apprendre la politesse en déjouant les pièges du racisme ou des « physiques différents ».

– Dis, Monsieur, pourquoi t’es tout bleu ?

– Et maman, tu la connais, la grosse madame ?

Je dois leur enseigner la propreté, la vie en société, le respect de l’autorité, le rangement des jouets et leur apprendre à dire non au vilain qui veut l’aider à enfiler son short de sport, à dire non à l’abominable qui veut l’aider à porter son cartable, à dire non au sournois qui lui échange son chocolat contre un flippo, à dire non à l’affreuse qui veut en faire son fiancé. Mais ne surtout pas confondre le faux gentil, le gentil qui a l’air méchant, le méchant qui parait gentil et le gentiment méchant.  Et surtout, ne jurez pas, ils répètent !

Mes garçons font du bruit. Ils se disputent, s’insultent, se battent, se lancent des projectiles à la tête, goûtent l’eau des w.c., testent les grilles des égouts avec les doigts directement dans la bouche sans passer par la case savon, se trainent par terre, cassent les lampes et les chandeliers, démolissent mes miroirs avec des billes, niquent le carrelage de mes escaliers avec leurs rollers, trouent leurs pantalons avec leur planche à roulettes, se cassent le bras, se fendent la lèvre, se contusionnent les jambes et les bras, se foulent les chevilles, attrapent des pneumonies, s’échangent des virus contre des poux, toussent, ont la grippe et m’émeuvent à peine quand ils ont quarante de fièvre pendant trois jours.

J’ai vu des spécialistes à la chaine, des urgentistes surtout, des podologues pour les semelles orthopédiques, des ostéopathes pour la rééducation du dos, des ophtalmos pour leur myopie, des psychologues aussi pour leur hyperactivité, des kinésiologues pour la même raison, des dentistes pour les caries, des orthodontistes pour les appareils dentaires, des stomatologues pour les dents cassées, des dermatologues pour des rougeurs inquiétantes et des orthoptistes pour leur strabisme. J’ai même vu une psychologue pour leur énurésie mais la psychologue, c’était surtout pour moi.

J’aurais dû épouser un généraliste, c’est un fait. J’ai loupé le coche et raté l’occasion de faire des économies. Je leur ai fait avaler des pastilles pour la gorge, des pastilles pour la toux, du fluor pour les dents. Je connais sur le bout des doigts toutes les marques de crème pour les fesses, pour l’eczéma, pour les piqures, pour les écorchures, pour les bleus, les verts, les jaunes, les noirs.

Je suis parée en cas d’expulsion de suppositoires, de vomissements dans l’oreiller, d’allergies aux antibiotiques et de diarrhées soudaines. Tout compte fait, j’aurais dû épouser un pharmacien : sans rien étudier, je peux réciter par cœur les médicaments pour les maladies les plus courantes, les anti-inflammatoires, les antihistaminiques, les vermifuges, les sirops pour la toux sèche, ceux pour la toux grasse, les vitamines à fournir en complément et les différentes marques d’inhalateurs. L’homéopathie n’a plus de secret pour moi, l’allopathie non plus : je pense à présent me tourner vers la médecine chinoise.

Les surprises demeurent cependant : mon filleul Ulysse pissait régulièrement dans le trou du tabouret de

 images[1]Figure 1 : le w.c. d’Ulysse

Philippe Stark, un truc dernier cri appelé Bubu, dont le designer n’avait certainement pas prévu cet usage intempestif. C’est l’odeur dans le salon qui a alerté sa mère désespérée également par la la disparition de son coupe-ongle qui entrainait des ruptures de téléphone et d’ordinateur…

L’étude du grec ancien ou du théorème de Pythagore ne nous est d’aucune utilité. Après le forcing des plaines de jeux, une autre corvée attend le parent novice : l’apprentissage de la queue. ll faudra faire la queue à trois heures du matin pour l’inscrire au lycée, pour aller chercher les livres à la rentrée, faire la queue devant l’académie de musique puis dans les couloirs de l’académie des beaux-arts, des fois qu’on louperait le génie caché, mieux vaut lui ouvrir l’esprit très tôt et à toutes les disciplines. Ça coute un pont tous ces cours et ces stages, mais au moins pendant ce temps-là, 1. on ne doit pas s’en occuper et 2. on n’aura rien à se reprocher.

Quand enfin arrive l’adolescence, vous vous croyez sorti d’affaire. Erreur : c’est le contraire. Une autre tâche ardue vous guette. Vous ne parvenez plus à les sortir de la maison. Ils sont vissés à leur lit ou devant MTV, horreur. Fini la découverte des châteaux forts ou des gorges du Tarn. Les trainer dehors demande une telle énergie, que je finis par rester chez moi, découragée. C’est là que je découvre que je dois faire la queue devant mon propre bureau où règne en despote l’ordinateur.

Chaque chose en son temps. J’ai survécu, jusqu’ici. J’attends les prochains épisodes : Mes enfants et leurs petites amies / Mes enfants loupent leurs années d’étude/ Mes enfants partent à l’étranger en camionnette/ Mes enfants homo-bi-tri-multi-sexuels / Mes enfants se marient / Mes enfants refusent de se marier/ Les enfants divorcent/ Mes enfants perdent leur emploi / Je garde mes petits-enfants: méthodologie / Mes enfants veulent me placer / Mes enfants reluquent l’héritage mais là, pas de chance, je n’ai plus rien, j’ai tout dépensé pour leur éducation.

Il m’en faudra des maris spécialisés. J’aurai besoin d’un avocat pour m’en sortir en cas d’incendies provoqués chez des amis par des cigarettes et/ou divers accidents de voiture. J’épouserais bien un plombier pour les douches bouchées et un informaticien pour lutter contre les virus importés par SES enfants dans MON système mais, j’ai failli l’oublier, ce mari-là,  je l’ai déjà, ouf, c’est déjà ça d’économisé.

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A propos Anne de Louvain-la-Neuve

Anne d'un nulle part, ailleurs ici ou là, entre réel et imaginaire.
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2 commentaires pour Le terrier – épisode 2 – La survivante

  1. Voici le commentaire que j’ai écrit lundi dernier, du fond de la baie de Somme où nous étions en vacances. Malheureusement, pour une raison inconnue, il n’est pas passé.
    « Bon. Ça y est. C’est fait! Je viens d’abandonner mes trois filles avec leurs bottes pleines d’eau et de sable au milieu des estrans de la baie de Somme à marée montante. Merci, Anne, pour ce déclic salutaire! Reste à trouver quoi faire de ma femme, maintenant. Peut-être aller visiter les hortillonnages d’Amiens? Et surtout retrouver la petite taupe … J’ai vu que Babar avait fait, mais je ne retrouve plus la petite taupe … »

  2. Sophie Dancot dit :

    Merci beaucoup, Anne, maintenant je dois rendormir les miens, réveillés par mes éclats de rire à la lecture de la bibliographie des prochains épisodes…

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