Les prénoms de l’héroïne

prénoms

Nous venons de recevoir à l’instant une dépêche de l’agence Belga. Elle nous fait part de l’édition prochaine d’un livre très intéressant, une grande première qui risque bien de défrayer la chronique et de bouleverser, n’ayons pas peur des mots,  la littérature  dans son ensemble, son concept et sa nature. Car qu’est-ce que la littérature ? Issue du latin litteratura, la chose écrite acquiert une dimension esthétique aux 17e et 18e siècle, nous apprend Wikipedia sur lequel il ne faut pas toujours cracher sur la tombe. Les frontières assez floues du mot  permettent cependant de situer cette forme de communication verbale autour du message écrit ou oral qui a pour fonction de faire passer l’expression d’un auteur vers un lecteur.

La maison d’édition Plombage, une jeune création belge, définit cet évènement-concept révolutionnaire comme absolument incroyable, car totalement avant-gardiste, susceptible de bousculer à jamais la cartographie de l’écrit dans sa dimension connexe qui lie le lecteur à l’écrivain.  Le dossier de presse rappelle en effet qu’entre les deux protagonistes de l’équation écriture-lecture,  existe un lien de réciprocité parasitaire assez déséquilibré. En effet, si le livre dépend du bon vouloir du lecteur pour être acheté et lu, l’écrivain peut cependant continuer son travail sans l’être jamais ! Il finit malheureux dans son réduit, ignoré de tous, attendant cette révélation des générations futures, tel Van Gogh entretenu toute sa vie par un frère bienaimé, le seul à y croire. Le lecteur, par définition,  n’existerait tout simplement pas du tout s’il n’avait rien à lire, rien à découvrir, pas une aventure pour sortir des platebandes de son quotidien alimentaire, pas une théorie philosophie pour chambouler ses neurones en jachère. Ainsi donc, l’on peut certifier que l’un vit essentiellement aux crochets de l’autre qui le nourrit mieux que la proposition inverse. CQFD.

Or, la vache possède dans son estomac des bactéries symbiotiques capables de digérer la cellulose, base du papier ne l’oublions pas. Le nouveau concept des éditions Plombage permet la transmutation d’un rapport jusqu’ici inamovible de cette relation parasitaire interdépendante qui devient plus subtilement une symbiose, les deux membres alors qualifiés par la biologie d’éléments symbiotes, équilibrant plus justement les liens du couple lecteur-scripteur. Là, le dossier de presse nous égare un tantinet et nous sommes sceptiques comme la fosse éponyme.

La disparition de Georges Perec présentait un roman sans un seul « e ».  Robbe-Grillet avec  L’année dernière à Marienbad imposait un genre, pénible, mais un genre, le nouveau roman. On peut de même espérer que les éditions Plombage  inaugurent un nouveau courant,  le non-livre, sorte de néant littéraire imposé à la base comme dogme où nous pénétrons de plain-pied dans le philosophiquement inexistentiel. C’est en effet le lecteur qui, accompagné par l’auteur, doit créer le livre, son histoire et son contenu. Ainsi les deux composantes acquièrent-elles à parts égales les fonctions d’intervenants et de protagonistes de l’œuvre écrite. Le lectorat, jusqu’ici baignant dans une passivité crasse (hormis quand il paye son livre à la caisse),  accède enfin au pouvoir réservé jusqu’ici au sacrosaint deus ex machina, l’écrivain qui au fil de longues heures, jours, années de travail, sortait en librairie le bébé dont la gestation parfois hyperbolique  allant d’un point A à un point B faisait de lui un handicapé social. Ce dernier peut à présent trouver dans cette nouvelle relation l’appel du grand large.  Ainsi comprenons bien le postulat de départ, l’auteur n’existe que si le lecteur participe de son plein gré à l’œuvre en cours, rétablissant le calcul auteur + lecteur = bouquin, si l’un disparaît, l’autre aussi. Pas d’engagement, pas d’histoire, pas d’histoire, pas de livre, pas de livre, pas de lecture, pas de lecture, pas de cerveau, pas de cerveau, pas de vie donc le rien, le néant, l’abyssal, l’inexistant, le vide, tout est dans tout et rien dedans.

Certains, nous les voyons venir, ces critiques faciles et méchantes, voudront taxer le prototype d’impossibilité virtuelle, réelle et matérielle et oseront peut-être même accuser les écrivains de paresseux, de flemmards, de fainéants caractérisés, voire pires.  Mais la maison d’édition répond alors « l’avenir seul sera juge de notre démarche, nous sommes les prospecteurs du siècle et une mine d’or est cachée sous nos pieds zélés. »

Voici quelques extraits en avant-première, présentés sous la forme d’un questionnaire disponible dès à présent dans toutes les librairies ou sur le site de la maison d’édition. Ainsi que se profile le nouveau roman tant attendu d’Amélie Vanpiperzeele, auteure bien connue s’il en est.  Elle nous propose donc d’abord de choisir un titre provisoire dont  découlera bien évidemment la suite de l’expérience. L’existence même de la quatrième de couverture intrusive et décapante qui déflore l’intrigue plus souvent qu’à son tour est remise en question.  Sous la forme de cases à cocher par le lecteur, l’auteure  oriente les choix de lecture de la manière suivante.

Cochez une seule des propositions-bases.

  • La mélancolique Luna au pays des castors
  • Francesco Von Vatican parle hébreu
  • Couscous Brochettes contre Veau Marengo
  • Une suite tant attendue, Martine et les maladies sexuellement transmissibles
  • Pie Troisquatorze résout l’énigme BHSF
  • Nabila et le plombier zingueur
  • La mafia ardennaise contre OSS 117
  • La sinusite paralympique, clé du dopage, une avancée médicale exceptionnelle.

Il vous faut à présent privilégier le choix d’un décor tout comme la palette d’un peintre signe son style, couleur à l’huile, couleur à l’eau, couleur à la chaux, je m’emballe, pastel romantique ou pétant trash, du rap violent pour une abstraction lyrique ou une fugue de Bach ? Ceci demande réflexion pour vous, lecteur, croyez-le. Ne cochez qu’une seule case.

  • une forêt enchantée bourrée de nains de jardins agressifs
  • un dragon malodorant qui pue des pieds, crache de l’eau et louche
  • des herbes coupantes multidirectionnelles à compostage rapide
  • 99 Ninjas super entrainés, totalement invincibles jusqu’alors, et ne parlant que le mandarin du douzième siècle
  • un examen d’embauche d’un plombier polonais à la carrure d’athlète
  • la lecture de livres absorbants du savoir acquis
  • des toilettes sangsues aspirantes
  • l’invasion des extraterrestres morts-vivants déguisés en Le Pen
  • des chaises autocollantes à ailerons hypersoniques.

Une fois vaincues les diverses épreuves, notre héros/héroïne arrive sur les lieux de l’action dont nous ne savons encore pas grand-chose, ça ne saurait tarder,  quand, comme James Bond dans Casino royale,  la belle méchante glisse dans le martini du héros un poison mortel alors que tout semble aller comme sur la roulette,

  • et que le pont-levis s’ouvre pour l’accueillir et qu’une estafette se précipite et le conduit chez le propriétaire qui le/la fait assoir tout en proposant une partie de poker menteur pour sauver le monde à bord d’un sous-marin antinucléaire atomique
  • et qu’une collation lui est proposée, « thé, café, gâteaux, pruneaux, mignardises, ovomaltine, poulet rôti ? » qui laisse le héros/l’héroïne dans une redoutable expectative bidon puisqu’il/elle reste le héros, l’héroïne, et que bientôt il/elle prendra une décision qui sera le pivot du roman
  • et qu’il/elle achète la villa de 666.900 euros, nette d’impôt, mais d’où vient cet argent ? Hein ? Ne répondez pas à cette question, car c’est pour le prochain quizz
  • et que le plombier vient de rentrer et découvre la soubrette en chef du petit personnel super roulée en porte-jarretelles Lejaby (ils ont payé pour la pub).

Il s’avèrera finalement que le héros/l’héroïne vient de rencontrer son véritable père qui l’a abandonné(e) lorsqu’il/elle était enfant pour le/la confier à l’infirmière qui s’occupait de l’accouchement de sa maitresse morte en couches. L’infirmière-adoptante ne lui ayant rien dévoilé de son histoire avant de sauter prématurément en Afghanistan sur une mine antipersonnel, voilà le héros/l’héroïne bien emmerdée d’apprendre qu’il/elle hérite d’un bâtiment dont l’impôt foncier et le revenu cadastral ne doivent pas être de la tarte. FIN.

À vous maintenant de terminer par une petite illustration et/ou photo. Renvoyez aux éditions Plombage. Vous aurez peut-être le privilège immense d’être tiré au sort et de voir figurer votre œuvre sur la page de couverture. N’oubliez pas votre souscription pour ce futur livre auquel tout de même vous participez, quelle chance inouïe, et renvoyez 100 euros sur mon compte, 666-00000000000-66 qui n’est plus approvisionné pour l’instant, c’est pourquoi la souscription est finalement de 250 euros. Vous pouvez également faire un don, entièrement déductible fiscalement, car j’en ai grand besoin et ça ne risque pas de s’améliorer. NDLR.

 

P.S. Certains vont tiquer, cette nouveauté adoptant de surcroit la nouvelle orthographe, sans accent circonflexe sur les i, malaxant les noms composés et justifiant certaines fautes comme Casino royale avec un « e », je ne sais pourquoi. Si vous connaissez la réponse, envoyez-moi un petit mot, fissa.

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A propos Anne de Louvain-la-Neuve

Anne d'un nulle part, ailleurs ici ou là, entre réel et imaginaire.
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13 commentaires pour Les prénoms de l’héroïne

  1. jobougon dit :

    Pour l’héroïne, j’ai coché « Anne de Neuve La Royale ». Pour le décor, « Géant Casino Les Eaux Mandarines », le scénario « une traduction musclée des poètes Ninja du XIIIème siècle lors d’un voyage de notre héroïne en Mandalaousie », et pour le règlement un chèque en vieux francs, dépêché immédiatement aux éditions Fusible, en espérant gagner le poulet rôti si j’ai le choix.
    J’adore ces jeux déséquilibrés du symbiote. Un pur régal.

    • Chère et dévouée lectrice. Nous vous remercions de votre courriel et tiendrons compte de votre avis lors de la parution prochaine de ce roman « Géant Casino au pays Mandalou » que tous attendent. Les éditions Plombage sont très reconnaissantes de votre participation gratuite : n’oubliez pas le versement illico. Malheureusement, le poulet rôti a été attribué. Il nous reste un lot de choix : la pince à chaussettes bleues rétractable et synchrone en acier illimité dont vous aurez le privilège, l’honneur et l’agréabilité d’en découvrir les potentialités innomées. Nous vous présentons, chère lectrice, nos salutations distinguées.

      • jobougon dit :

        Whouahou ! Je n’osais pas demander ce lot tant assurément je le savais prisé ! C’est une immense joie, que dis-je, un hyper bonheur que de le remporter ! Hyper comme les magasins du même nom. Non, pas question de banaliser ma joie ! Merci aux éditions fusible et plombage. Je me prosterne, m’aplatis, me courbe de gratitude devant tant de générosité et cours de ce pas, chaussée de mes petits escarpins bleus à talons rétractables, acheter des chaussettes bleues toutes aussi rétractables pour assortir l’objet de mes rêves les plus fous à son usage strictement illimité. Si j’osais, je vous planterais une bise bien prononcée sur chaque joue. Ce qui ferait deux en tout. Chez nous dans le sud c’est trois… Ce qui demande parfois réglages entre régions.
        Oh la la ! mais quel bonheur !

      • Osez, osez, Jo. Chez nous autres dans le Nord, là où il fait moins 30, moins 40, les baisers se comptent au nombre de deux, de quatre ou de trois, c’est selon, et cela demande également ajustement distingué. C’est pourquoi nous avions prévu un lot particulièrement sujet à succès, le parechoc bézouilleur à tendance rapide, qui a le mérite de rétablir les comptes régionaux et gastronomiques : c’est faim, c’est faim, ça se compte sans faim mais pardi, rupture de stock dans tous les magasins. Nous avons dû trouver au dernier moment, vu le succès des éditions, quelques lots bien balancés pour subsister et nous sommes totalement enchantés que cela vous convienne au plus haut degré. Recevez, lectrice distinguée, nos agréables bisettes en quantités adaptables et au plaisir de vous lire, toujours renouvelé.

  2. L’intrigue du roman de Ian Flemming Casino Royale se passe dans une ville imaginaire de France – Royale-les-Eaux- une cité balnéaire inspirée du Touquet, où l’espion britannique James Bond 007 affronte au casino de Royale-les-Eaux l’agent le Chiffre, qui travaille pour le Smersh, le service de contre-espionnage soviétique. Il s’agit donc du casino de Royale-les-Eaux –> Casino Royale.
    Dans tout autre contexte, il me semble qu’on doit continuer à utiliser un casino royal.
    Non ?

  3. En termes d’héroïne, il n’en est d’autre que celle que tu sembles t’être injectée en intraveineuse, Anne, ma soeur Anne … Baille ze wé, il nous faut également savoir que le mandarin n’a été codifié qu’en 1324 dans un dictionnaire de rimes appelé le Zhongyuan Yinyun. Point de mandarin (ni de mandarine), donc, au XIIème siècles. Là aussi, Wikipédia aurait pu aider. Voilà … Le symbiote sceptique et interdépendant parasitaire te salue bien du fond de sa fosse éponyme!

  4. Mimi dit :

    Je tique ! Je sursaute toujours quand je vois un « e muet » précédé d’un « y ». On m’a appris que dans ce cas, le « i » ne se prononçait pas, comme par exemple dans le mot « paiement », que je ne me souviens pas avoir jamais vu écrit payement. Alors, sœur Anne, persisteras-tu à payer ton livre à la caisse virtuelle ?

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