Mano a terra. Funérailles de père en fils

4. Le privé

Pour la petite histoire personnelle, mon premier petit ami s’appelait de son nom de famille Baudet. En l’épousant, je me serais donc appelée Anne Baudet, un cas de force majeure pour un divorce précoce. Mon second copain de cœur avait un nom ordinaire, mais un métier qui ne l’était pas. Il fabriquait des cercueils de premier choix. De par son insolite profession, j’ai donc côtoyé à l’époque des gens étonnants, les croquemorts. Habitant Charleroi, je fis la connaissance de quelques-uns, surtout d’ailleurs des Italiens hauts en couleur, le noir. C’est l’évocation de cette époque qui m’a donné l’idée de cette histoire, noire aussi.

Être italien dans ce commerce, c’est un atout. Mais être Sicilien, c’est le maitre atout. Volubile quand il faut, sympathique sans l’outrance habituelle du continental, diplomate, prudent, malin, le Sicilien dispose des qualités qu’il convient pour un métier à part. Sur leurs prospectus publicitaires, ceux-ci insistent sur les prix bien entendu et surtout sur leurs compétences. La maison Mano a Terra, réputée de père en fils, mise sur la discrétion et le professionnalisme.

C’est le patron, le patriarche Antonio, qui répond au téléphone de jour comme de nuit bien entendu et Luigi, le fils ainé, l’héritier, met tout en branle. Ils enfilent le costume sombre, la cravate unie et les souliers fraichement cirés avant de monter dans le break assorti. Ils sonnent à la porte, le chien aboie. La traditionnelle scène d’affliction dans la lumière blafarde de l’aube s’entrouvre sur le chagrin et la peine. Une femme, la quarantaine à l’air effondré serre autour de son nez pivoine un mouchoir fleuri détrempé. Les quelques cheveux en désordre de son mari aux paupières gonflées ponctuent cette scène connue du pathos de circonstance. Les époux invitent les employés des pompes funèbres à Entrez, c’est par ici, premier étage au fond du couloir à gauche.

– Chère Madame, Monsieur. Nous vous présentons toutes nos condoléances. Quand est-ce arrivé ?

Quand ils pénètrent dans la petite chambre aux rideaux tirés, un vieux monsieur lève à peine la tête, prostré dans le fauteuil à côté du lit. Après 67 ans de mariage, sa tendre épouse git à présent dans sa robe de nuit moutarde, au milieu de draps de lit molletonnés jaunes. Les deux couleurs ne vont pas ensemble, pense Antonio au premier coup d’œil. Nous compatissons de tout cœur, cher Monsieur. C’est dur. Courage.

Il ne faudra pas tarder à l’habiller avec sa tenue la plus jolie, à lui ôter tous ses bijoux, mais certaines personnes préfèrent les leur laisser et Luigi explique tout cela, le plus délicatement possible. C’est leur boulot la délicatesse, la compassion et surtout la retenue, les grandes qualités de ce métier du dernier round. Le veuf explique :

– Elle a été renversée par une voiture et depuis son retour de l’hôpital, elle n’a cessé de décliner. Non, le chauffard n’a pas été arrêté. Un scandale ! Les derniers instants furent très durs, mais ma femme est partie sereine, elle était très croyante, vous voyez !

Ils voient. Un instant de silence s’impose. Il faut ce qu’il faut. Chez Mano a Terra, Funérailles de père en fils, les morts comme les vivants sont satisfaits des services.

– Nous installerons votre épouse au funérarium, n’est-ce pas ? Pas d’incinération ? Cercueil ou sarcophage, chêne premier, deuxième ou troisième choix ? Capitonnage soie, synthétique ? Pas de poignées de cuivre. Non, du métal tout simple. Parfait.

Les funérailles sont devenues compliquées. Le bon vieux temps où en cinq minutes, tout était réglé d’un Vous nous mettez le meilleur, c’est ce qu’il voulait, le meilleur, de la soie, du beau bois et on ne regarde pas à la dépense, c’est bien terminé. Tout se négocie au cordeau, du plus petit boulon au cierge allumé comme veilleuse.

Mais Antonio et Luigi ont en quelque sorte résolu la crise du petit commerce. La vieille femme à la robe moutarde, cela faisait trois mois qu’ils l’avaient repérée et ils ont mis six mois pour préparer la mise en scène. Tout s’est déroulé sans heurt si on peut dire. Un jour qu’elle revenait seule de ses courses, elle s’est fait renverser par un chauffard. Luigi a été parfait sur ce coup-là comme d’habitude. Il est toujours parfait. Quant au veuf, il y a fort à parier qu’il ne survivra pas longtemps à sa chère épouse, hélas ! Un accident, à 88 ans, c’est si vite arrivé, une mauvaise chute dans l’escalier d’un parking, un cambriolage qui tourne mal avec un cœur fragile, un frein mal réglé sur une auto antique, une mauvaise digestion d’un vin de second choix… La liste est longue et l’imagination fertile pour ces professionnels de la mise en scène et de la mort qui accompagnent si bien leurs futurs clients ! De la vie au trépas, il n’y a qu’un pas et aider son prochain à le franchir du mieux possible, qu’il le veuille ou non, telle est la devise de la maison ! En toute discrétion…

-C’est sûr, diront alors les gens, depuis la mort de sa femme, il se laissait mourir. On voyait bien qu’il n’avait plus le cœur à rien. Vous voulez que je vous dise ? Ils parlent d’accident, mais le pauvre, si ça se trouve, il s’est sans doute suicidé de chagrin ! Oui, des couples pareils, on n’en voit plus beaucoup, exemplaires !

Voilà ce qu’ils diront, les gens. Car Luigi et Antonio de Mano a Terra s’assurent une clientèle fidèle et continue. De la main à la terre, ils possèdent les meilleurs services pour des prix défiant toute concurrence !

 

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A propos Anne de Louvain-la-Neuve

Anne d'un nulle part, ailleurs ici ou là, entre réel et imaginaire.
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Un commentaire pour Mano a terra. Funérailles de père en fils

  1. Pascal dit :

    Ah! Ma petite nouvelle du lundi matin. Et ce jour d’hui une bien cynique comme je les aime. Sacrés Antonio et Luigi. Saints hommes! Et, comme les scouts, toujours prêts à donner un coup de main (ou de pare-choc) …

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