Le terrier – épisode 1

les directions

Décider une fois pour toutes d’être heureuse et de réaliser mes rêves dans cette vie-ci relevait d’une réalité objective et pas d’une vue de l’esprit parfaitement chimérique ou d’idées vite oubliées d’une jeunesse insouciante. Ma vision mécréante de l’existence et ma condition de femme se méfiaient des promesses de religion avec ou sans vierges, avec ou sans verges. Il me semblait donc à 53 ans avoir atteint quasiment tous mes objectifs.

Parmi ceux-ci, et pas nécessairement dans l’ordre de priorité, un toit ouatiné sur la tête de l’Ardennaise frileuse que je suis et un bon chauffage m’avaient toujours semblé luxes fondamentaux d’une existence accomplie, parfaite, alors que tant d’autres n’ont pour tout refuge que le ciel et la mouvance de saisons aléatoires. Ce nid molletonné, confortable cocon pour y couver notre famille d’amour, fut trouvé, choisi et implanté à Louvain-la-Neuve sur un sol qui ne nous appartiendrait jamais, bail emphytéotique oblige.

Il n’a pourtant pas été aisé de trouver notre brique dans le ventre. Nous avions cherché la perle rare dans la fleur de l’âge tendre alors que frais jeune couple niaisement rêveur, engagé sur la piste du bal des débutants de la vie, nous avions décidé d’acheter notre chez-nous sur la base de deux maigrelets carnets de caisse d’épargne soigneusement constitués par d’exemplaires parents depuis notre naissance. Oui, nous avions le projet pompeux de bâtir un foyer ! De bâtir, il n’en était pourtant pas question. De foyer, ma foi, bien chaud bouillant, pourquoi pas ? Un bon feu ouvert de cheminée qui fume, des flammes rougeoyantes et dansantes… nous nous y étions jetés la tête la première et le feu au derrière.

Cela n’avait pas suffi pour s’assurer même le début du début d’une tuile ébréchée sur notre tête de naïfs emplumés. Un taudis, voilà à quoi notre impécuniosité nous condamnait sur cette bonne et chère, très chère terre du Brabant wallon. Fort heureusement, le bon sens luxembourgeois de mes parents et le pragmatisme à demi- flamand de mon mari avaient déclenché quelques signaux d’alarme suffisants pour stopper d’intrépides engagements parfois au tout dernier moment. Nous nous serions sans aucun doute ruinés en travaux inutiles, ou pas, une autre grande spécialité belge !

Dix ans plus tard et après quatre années d’un commerce remis de main de maitresse, nous avions à présent thésaurisé une cagnotte, base éventuelle d’un placement crédible pour Gringotts and Co. Cela s’était pourtant joué à rien, un coup de poker gagnant, car nous n’aurions jamais dû la posséder, cette maison, tels des Harpagon à selle sur leur or. Lorsque pour la troisième fois, j’étais allée consulter ce monsieur d’une agence immobilière de Wavre, qui me paraissait tout à fait sympathique, ouvert et moins malhonnête que d’autres, le bien que j’avais remarqué à LLN était vendu. Plaisantant argent avec l’agent, un coup de téléphone vint interrompre notre aparté.

– Agence Trucmuche, bonjour.
– …
– Non ? Oh ! Mmmm….
– …
– Quel dommage ! J’en suis totalement désolé pour vous.
– …
– Oui, ça arrive, mais nous trouverons autre chose, je vous l’assure. Faites-nous confiance.
– …
– Sans problème. À bientôt, Monsieur.

Traduction : les personnes qui ont signé le compromis de vente pour la maison, celle dont nous venons de parler, là à l’instant, vous ne devinerez jamais, Madame, n’ont pas obtenu leur prêt bancaire. Voulez-vous que nous fixions rendez-vous demain pour la visiter à votre aise ?

Et voilà comment le destin bascule une première fois, et ce ne sera pas la dernière. Mon mari et moi attendons devant la porte. Elle apparait bien banale, cette maison, qualifiée de deux façades, coincée dans un tournant de la pentue avenue arborée du quartier du Blocry, un des plus anciens de la nouvelle ville. Un quart de pelouse rachitique nous fait pourtant un clin d’œil malicieux : c’est ici votre futur terrier, mes amis, car vous ne le savez pas encore, mais la visite va débuter par les six caves du sous-sol et décider illico de votre avenir. D’un commun accord et à l’unanimité générale des deux parties, une table de pingpong dans une cave serait l’élément décisif pour tout achat que ce soit un iglou, une tente, une cabane, un château, un presbytère, une caravane ou une bicoque. Ainsi en fut-il trois minutes plus tard. D’un simple regard et sur un sourire de connivence complice, le compromis de vente était signé et notre décision entérinée.

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A propos Anne de Louvain-la-Neuve

Les textes et les illustrations (collages, dessins, photos) de ce blog dévoilent mon univers et mes espaces d'inspiration dont découlent des histoires réelles ou imaginaires.
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10 commentaires pour Le terrier – épisode 1

  1. Bonjour, je vous découvre par les Impromptus littéraires… Que je suis régulièrement (je dois mitonner un texte d’ailleurs…) Amusant de découvrir LLN -sûrement pas comme je la connais, en touriste, bien que j’aie pensé m’y installer aussi, parce que j’avais une amie dans la région. Finalement, je vis à Anderlecht, je ne sais pas si c’est mieux… Sans doute y a-t-il plus de possibilités, bien que je n’en profite pas systématiquement… A vous lire…

  2. Christine OTH dit :

    Super, cette petite récré au milieu de mes dossiers administrativo-pédagogico-formalistes un peu trop lourds pour aujourd’hui… Merci pour tes petites histoires, j’apprécie ta prose fleurie !

  3. Pascal dit :

    iglou iglou iglou … elle est des nôhôtres, elle a sa maison comme les zôhôtres!
    Tiens ..
    « iglou »!?! Comme dans hibou, genou, caillou et pou? Pou papa ou pou pas papa?
    Je pensais à « igloo », moi, …
    Mais la nouvelle orthographe a sans doute viré vite fait ce terme bassement « inuit » de notre belle languasse françwase …
    Dommage.
    J’aimais bien, moi, « igloo ». Je m’y étais habitué …
    Snif :’-(

    • Anne de LLN dit :

      Oui, mon ami, l’iglou a viré sa cuti comme le nénufar ou l’ognon. Mais si tu es habitué, tu peux toujours continuer à les employer, tes vieilles habitudes pas honteuses du tout, et continuer à jouer au pingpong en un mot sans t’énerver, c’est mauvais pour le cœur.

  4. Martine dit :

    Salut Anne, je tente un message car entre tous les boutons « j’aime », « laisser un commentaire » et autres je ne sais lequel choisir car celui-ci me demande un password, sésame que je n’ai pas ou tel autre m’envoie au diable vauvert. Je me sens d’un autre monde, telle une Neandertale face au dominant sapiens sapiens. Mais je ne me plains pas, ces difficultés me permettent d’entretenir mes dernières cellules grises et plus encore, la fan que je suis se délecte de tes récits et n’attends qu’une chose: que la suite arrive très vite. J’attends impatiemment, entre autres, le récit de la construction de ta véranda… Au plaisir de te lire! Bisou Martine

  5. Judith dit :

    Et moi aussi, j’adore voir arriver ce qui te ressemble tellement, Anne!
    Raconte moi encore des histoires. C’est comme si j’étais assise avec toi dans ta cuisine…
    Tu me fais rire et ça fait tellement de bien, un cadeau de la Belgique.
    Bises, judith

  6. Blanche Crispiels dit :

    Et moi, donc, comme je suis contente quand je vois arriver ta prose.
    Je la lis et la relis, le sourire en coin ; cela te ressemble tellement !

  7. Pierre Nguyen dit :

    Coucou Anne, J’adore tes chroniques et je suis bien content que tu aies posé tes pénates dans cette rue-là et pas au diable vauvert … Genre Mont Saint Guibert tdc du monde! Bisous Pierrot

    >

  8. Simon Françoise dit :

    bonjour Anne! ah bon tu as des caves toi?? hé bien je pensais que personne n’en avait à LLN.. (que c’était interdit.. pour je ne sais quelle raison ( politique?)
    Tes petits récits me plaisent infiniment ma chère, et chaque fois que je les lis, un détail m’interpelle, comme ici, tes caves.
    Je me demande aussi quand tu vas parler des souterrains en dessous de ta maison.. là où vous organisez sans doute vos super guindailles..
    Bizz Françoise

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