Une pour chaque occasion

souvenir

Je collectionne les voitures de luxe, une pour chaque occasion. Je flippe pour le piston.

Mon père m’offrit un jour, oh j’étais tout petit, une véritable automobile de prix, pas un de ces objets riquiquis, pas un de ces facsimilés en simili, pas une terne copie, non, non, un vrai modèle de collection à l’échelle, fabriqué en quelques exemplaires par des passionnés pour enfants de fortunés ou collectionneurs ayant du blé.

Dès ce jour et pour toujours, je tombai amoureux. C’était magique et magnifique, chaque année une nouvelle voiture qui s’adaptait à ma taille, faisant mieux que quiconque mon éducation à l’esthétique, à l’authentique, au cher, au beau, au luxe, au gout, à l’élitisme et au perfectionnisme.

Je roulais comme un fou dans les allées du parc à Paimpol. Pivoines et rosiers en prenaient un coup et je mettais à plat quelques hortensias. Peu importait, les jardiniers replantaient ce que mon bolide comprimait et moi, j’exprimais sans regret ma nature faite d’excès et de ce trop-plein d’arrogance qui ferait mon succès.

Décapotables, j’en reçus trois et c’était à tous les coups des Formules 1 que j’avais dans les mains. Je courais les circuits, je connaissais par cœur tous les grands prix : Monza, Cuba ou Canada, je voyais du pays dans mes minis Bugatti puis dans les Maseratti ou dans mes Ferrari.

À présent, je suis grand et encore plus riche qu’avant.

Je m’adonne entièrement à ma passion, telle est mon humaine condition. Je crée en cette vie le parcours sans faute d’un snob de la haute au service de carrosseries d’écuries de prestige et de marques inaccessibles.

Une pour chaque occasion. Je n’ai rien d’un capricieux, mais je sais ce que je veux.

À St-Tropez, temple du luxe, du vernis surfacé et de la volupté, je sors le coupé Corvette Chevrolet Sting Ray, la seconde version, cela va sans dire, celle de soixante-huit qui caracole, véridique, en tête du hit de la voiture fantastique qui fauche les filles et les mecs, aussi vite qu’une détonation de plastic. Cette féline indomptable et parfaite me vaut l’admiration sans vergogne de toute la faune lascive et branchée des plaisanciers paradant comme des paons sur leurs coques en acier.

Et c’est en prince que je défile dans  la 540 K Mercedes  la mystérieuse, la puissante, une déesse, avec un petit air mafieux qui en impose mieux que les stars et le décorum pompeux du Festival de Cannes prétentieux. Les télés en redemandent : m’avoir sur leurs bandes fait partie du mythe d’une plage catastrophique peuplée de starlettes inconsistantes et pas du tout bandantes.

Pour le casino de Monte-Carlo, il va de soi que l’Alpine Renault A110 1600 SX convient le mieux au tracé sinueux d’un moteur impétueux qui cache bien son jeu ; je dévale le rocher en fermant les yeux. Champagne, mon vieux ! Je viens de gagner une fortune au Blackjack !

Dans la Jaguar, je broie du noir. Fidèle à mon infaillible instinct qui ne se trompe jamais, je fréquente les enterrements. Le racé de mon coupé biplace XJ 220 donne de l’éclat à une cérémonie convenue, ennuyeuse, profondément commune. Oui, je style le banal cortège d’une compassion gênante, trop voyante et je rappelle au bon peuple larmoyant que si nous sommes mortels, la beauté, elle, ne l’est pas. Chaque visite au cimetière comble ma seule faiblesse pour les choses vulgaires : je vole des couronnes, je ne peux pas m’en passer.

Dans l’entrepôt où sommeillent mes sublissimes, je déambule. Parmi elles, soigneusement disposées par terre et clouées sur les murs, les fleurs fanées de ces couronnes mortes m’adressent leurs messages à ruban comme autant de lettres à moi seul adressées, à moi que personne ne pleurera : À notre tante tant aimée, Pour toi, que nous n’oublierons jamais, Tu fus chère à nos cœurs, à mon cher parrain, pour notre ami apiculteur et meilleur pêcheur de la région, Simone, tu fus une femme merveilleuse que je n’oublierai jamais.

Une pour chaque occasion. J’ai tout prévu. Je ne veux rien de banal, toujours la perfection même dans l’affliction. Je ferai tourner leur moteur et je m’allongerai. Pour ce moment sans trac, une Cadillac Eldorado 59, ma couche dernière pour la dernière course, sans retour. Comme un avion sans ailes, disaient les commentaires des magazines automobiles à sa sortie et qui mieux qu’elle, je vous le demande, pour mon repos éternel ? Je ne veux pas de fausses pleureuses d’églises, de sermons bidon de curés déguisés, d’airs compassés et de costumes foncés de mauvaise qualité.

Pour la grande traversée, celle dont on ne revient pas, il me faut un cortège personnel, celui de ces belles automobiles de prix, qui furent mes compagnes fidèles, celui de ces fleurs défraichies à l’odeur surannée que j’ai volées pour leurs mots, ces mots tellement banals et si naïfs, preuve de cet attachement qu’on appelle l’amour, que je n’ai jamais connu, mais qui, je dois l’avouer, peut-être m’aurait plu.

Publicités

A propos Anne de Louvain-la-Neuve

Les textes et les illustrations (collages, dessins, photos) de ce blog dévoilent mon univers et mes espaces d'inspiration dont découlent des histoires réelles ou imaginaires.
Cet article, publié dans Chroniques, Ecriture, Littérature, Nouvelles, Petites histoires, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

8 commentaires pour Une pour chaque occasion

  1. Etienne (pas) de Louvain-la-Neuve (mais presque) dit :

    Voilà Anne, je n’y connais rien aux vieilles bagnoles (quoique !) mais ton truc, là, c’est pour moi l’occasion de te faire un commentaire que j’avais rentré jusqu’ici.

    C’est simple. Je suis très content que tu aies pris la décision de publier tes chroniques sur le web.

    D’abord c’est plus moderne.

    Ensuite, c’est beaucoup meilleur marché.
    Mon portefeuille a gardé longuement le souvenir cuisant de l’achat de tes chroniques.

    Je ne sais pas si tu te le rappelles mais j’avais acheté, dès l’entame, ta première publication.
    C’était bien.

    Aussi, dès qu’est parue la seconde, je me suis précipité. J’ai souscrit sans compter.
    C’était très bien aussi.
    Mais c’était beaucoup plus cher car, pour la moitié, c’était déjà ce que j’avais eu.
    Donc, c’était une sorte de promo à l’envers.
    Tu sais, le genre de trucs où on te dit le deuxième à moitié prix.
    Eh ben non.
    Ici c’était l’inverse; on te faisait payer une deuxième fois pour ce que tu avais déjà.

    Mais, comme je t’aime bien, je n’ai pas moufté.
    Je me suis dit que c’était pas grave que le premier recueil, je pouvais le donner, en cadeau, à un ami qui saurait l’apprécier.
    En fait, point du tout si simple.
    D’abord, sauf ton respect, un ami comme ça, c’est quelqu’un qui a des goûts un peu spéciaux.
    Mais c’est pas tout.
    Même en admettant -ce qui n’est pas facile- que je trouve un ami ayant cette qualité si particulière et que j’ai, de surcroît, un prétexte (indispensable, car tu l’as compris le sens du gratuit, cela ne colle pas fort avec moi) pour le lui offrir, reconnaissons que cet ouvrage, à force de l’avoir lu, relu et traîné dans tous les coins (petits surtout !) de la maison il n’était plus très présentable comme cadeau.
    Car, ce genre de choses, habituellement, on les offre à l’état neuf.

    Par la suite, évidemment, j’avais pensé offrir à cet improbable ami la première moitié du second ouvrage.
    Celui-là, au moins, paraissait sortir tout droit de l’imprimerie.
    Mais lui offrir un demi ouvrage et lui faire croire que c’était un entier, ce n’était pas facile.
    Et ce d’autant que par une forme de sadisme à mon égard, tu t’étais amusée -je ne peux pas dire les choses autrement- à mélanger, dans le second ouvrage, les vieilles chroniques toutes pourries de la première publication avec les belles, toutes neuves et bien propres, de la seconde.
    Sauf, bien sûr, à expliquer à cet improbable ami qu’il s’agissait, en fait,d’un puzzle, je me voyais mal lui offrir des morceaux découpés du second ouvrage pour lui permettre de reconstituer ce qui faisait le contenu du premier. Et au final, je me retrouvais, moi, avec une publication complètement démantelée que je venais, en plus, de payer bien cher.

    Je me suis donc finalement résolu -et ce ne fut pas facile- à ne jamais, quoiqu’il m’en coûte, offrir tes chroniques en cadeau à qui que ce soit.

    Evidemment, avec ton nouveau système de diffusion, c’est beaucoup plus facile.
    Je clique sur « transférer » ou je fais un « copier/coller » ( je ne sais plus au juste) et, hop, le truc est envoyé à Tartanpion ou à Esmeralda.
    Ca fait un peu moins cadeau parce que l’électronique c’est difficile à emballer ou à assortir d’un beau ruban rouge avec un joli noeud.

    Mais il y a un autre truc qui me pèse avec l’électronique.
    J’aime lire dans ces lieux que l’on qualifie d’aisance, dans ces lieux où le versificateur s’adresse à son occupant en disant :

    « Vous qui venez ici dans une humble posture
    de vos flancs alourdis décharger le fardeau
    Veuillez quand vous aurez soulagé la nature
    et déposé dans l’urne un modeste cadeau
    Epancher dans l’amphore un courant d’onde pure
    et sur l’autel fumant placer pour chapiteau
    le couvercle arrondi dont l’auguste jointure
    aux parfums indiscrets doit servir de tombeau. »

    Et, malheureusement, j’ai dû faire un constat.
    L’électronique, dans les toilettes, c’est pas pratique !
    Soit, tu lis sur tablette et il te faut t’encombrer de lorgnons ou de loupes pour y décrypter ta littérature, sans compter qu’on ne sait quoi faire de ladite tablette et de ses lorgnons lors de la clôture des opérations;
    soit, tu prends carrément ton P.C. portable, largement encombrant, lui aussi, et qu’il faut réalimenter en électricité en cours de route au risque de périr, comme Claude François, électrocuté.

    En plus de cela, avec l’électronique tu perds tout le plaisir du papier, le toucher, la couleur, la texture, l’odeur, les annotations.
    Tu vas me dire que dans les W.C. , du papier, le plus souvent, il y en a.
    C’est vrai, mais il n’est pas si bien écrit et il se décline en rouleau et non en pages.

    Donc Anne, soyons clair.

    La littérature électronique, c’est une idée de merde que je te remercie d’avoir eue.

    Bise,

    Etienne

  2. Nicole MENESSON dit :

    MINCE ALORS il ne manque plus que quelques photos des sublimes machines pour les non initiées ….mais on les imagine très bien !

  3. Marie Spirlet dit :

    Heureusement j’ai de chouettes chroniques pour me divertir ! Merci et bonne journée.Marie

  4. Declève Marie-Charlotte dit :

    Bonsoir Anne,
    Chaque fois que je te lis, c’est le sourire aux lèvres et j’aime beaucoup ton style d’écriture. Cette fois-ci, ton article m’a remis en mémoire certaines soirées avec mes quatre frères, chacun « branché » voiture à sa façon.
    Marie-Charlotte

  5. Astrid de LLN dit :

    je suis moins sensible à ce genre de thèmes mais c’est très bien écrit!
    Astrid de LLN

  6. Cécile dit :

    Fabuleux…ton imagination me laisse pantoise….

  7. Marcel Cérésiat dit :

    En fait, t’es un vrai mec……M

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s