Les chroniques de répétition du Canto General

 

 flickr-4484041820-original[1]       

Sur le mur qui nous fait face, le roi Albert II et la reine Paola accrochés aux cimaises et sur leur trente-et-un attendent. À 9 h 30, un rien d’impatience se manifeste dans la voix d’Albert s’adressant à son auguste épouse.

— Ils ne sont pas encore arrivés, ma chère ? Est-ce bien normal ? Nous nous sommes habillés tout exprès et ils ont déjà une demi-heure de retard. Aurions-nous été mal informés ? Attendez, je téléphone aux services secrets. C’est tout de même insensé. D’habitude les premiers choristes arrivent dès 8 h 30 et se ruent sur les chaises de devant.

Interlude… À 9 h 45, tout excité, Albert informe Paola.

— Les voilà ! (soupir…) Le rendez-vous était à 10 h. Au moins, nous ne nous serons pas habillés pour rien ! Il parait qu’il y a des renforts aujourd’hui. Si je puis me permettre, amie, sans vous manquer de respect en aucune manière, de la chair fraiche est toujours la bienvenue. Oui, oui, deux nouveaux chœurs, jeunes, avenants. Disons qu’au centre d’une tranche d’âge plutôt mure, c’est jouissif pour le regard et d’excellents augures pour le concert.

— Oh, Albert, que vous êtes taquin ! Que nous allons nous amuser ! Ce dimanche va être festif ! Vous avez même pris la précaution de commander du soleil ? Charmant ! Si vous êtes vraiment sage, après la répétition, nous irons faire un tour à moto, incognito. Mon Dieu, que cela va être distrayant, n’est-il pas ?

— Voyez, ô ma douce Paola, ils sont tous là ! Profitons jusqu’au bout de ces derniers instants. C’est l’ultime dimanche où nous pourrons rire un peu, tout en savourant cette musique. Après, croyez-le ou non, ils déménagent. De source sure, ils migrent vers l’église de l’Épiphanie. Ensuite, ce sera la consécration du Palais des Beaux-Arts et nous n’en serons pas ! Mon agenda était surbooké. J’en suis marri : nous ne pourrons assister aux générales avec l’orchestre et les solistes. Quel dommage !

— Albert, de ce pas, je vais quérir ma dame de compagnie. Il faut que nous en soyons, avec tout le gratin. On m’a signalé que c’était quasi « sold out » comme dit le peuple. Nous n’allons tout de même pas rester suspendus à nos murs, enfermés dans cette salle pendant que le monde entier s’amuse ? Faites quelque chose, Albert. Réagissez, que diable, mon ami. Intervenez, nous avons tout de même certains moyens.

— Dites-moi, ma chère, est-ce le chef, là, qui arrive ventre à terre dans les premiers ? D’habitude n’est-il pas un tantinet en retard ? Ah, la ponctualité reste ma politesse. Écoutez, ça commence. Regardez bien, les voilà qui font leurs exercices. C’est la partie que je préfère. Tous ces corps en mouvement, hop, la tête en bas, hop, les bras levés, oh, ils replongent vers le sol. Quel dommage que nous ne puissions faire la même chose ! Et remarquez comme ils se tapent sur la poitrine et les cuisses comme des singes. Il parait que c’est bon pour la voix. Je devrais peut-être faire la même chose ? Ah, ces petites gens, toujours surprenants !

— Présentement, Albert, ce n’est pas notre belle-sœur qui se trouve là-bas au milieu des altos ?

— Voyons… Non, je ne crois pas. Celle-ci n’a pas la tête sur le côté et je ne vois pas son chapeau à plumes. Non, décidément, ce n’est pas elle.

— Est-ce une impression ou bien il fait moins froid que d’habitude ?

— J’ai insisté auprès du majordome royal et du général en chef : il nous faut de la chaleur. On ne peut se permettre la pingrerie dans cette organisation . Tenez, chère, il est déjà 13 heures. Si j’osais cette seconde audace langagière, je dirais que c’est le foutoir.

— Vous avez toujours raison, Albert ! Les renforts sont arrivés. Voyez, on les met aux premiers rangs. Polyphonia de Bruxelles, ai-je entendu, et le Chœur symphonique de Namur. C’est normal qu’ils se retrouvent devant ? On m’a raconté qu’à l’armée, on met les jeunes en premières lignes pour essuyer les plâtres et les coups de canon et les vieux de l’arrière-garde, derrière.

— Seigneur, ça me rappelle le bon temps. Notez, le chef a l’air plus « cool » comme ils disent en jeune, mais il y a du rififi dans les troupes. D’ici, en tout cas, à part l’uniforme et la taille de certains individus qui cachent les autres, je dirais, chère Paola, que ça en jette.

— Vous avez toujours de bons mots, mon ami ! Comme vous avez raison, en noir, ils feront très distingués. Et puis vous verrez, ces minuscules choristes d’un mètre cinquante auront l’air moins ratatinées sur les podiums, surtout derrière les grandes bringues du premier rang, tout en cheveux, si je puis dire.

— Vous n’avez pas l’impression que la réputation de ces nouvelles recrues est surfaite ? J’en ai entendu une qui commençait dans les silences et les basses ne sont pas toujours synchrones.

— Il faut leur pardonner, ami. Ils ont eu beaucoup de travail, m’a-t-on dit, dans différentes prestations de haut niveau, il y a peu. Ils n’ont pas eu beaucoup de temps pour se préparer. Tout de même, il faudrait qu’ils se secouent un peu sinon l’ensemble des choristes d’À Cœur Joie pourrait s’esbaudir d’une prestation approximative de la concurrence. C’est une question de fierté tout de même. Ce chef, je lui garde ma confiance, il doit savoir ce qu’il fait. Mais il semble un tantinet stressé, non ?

— À sa place, j’aurais les jetons, comme on dit trivialement, Paola. Deux-cent-cinquante choristes à diriger n’est pas une partie de plaisir. Mais je trouve qu’il s’en sort avec un calme remarquable. Notez qu’il vient de les menacer de supprimer le numéro six. Le plus beau morceau et le plus difficile. Liquider Zapata, passe encore mais Vienen los Pajaros, les oiseaux ! En pleine grippe aviaire, c’est faire le jeu de l’ennemi. Il faut garder ces volatiles-là envers et contre tout. De quoi aurions-nous l’air, je vous le demande. Reculer, devant le danger ? JAMAIS, parole de roi, c’est un ordre. De toute façon, vous avez remarqué, vous, ce qui clochait ? Je n’ai rien entendu, moi. Et je suis persuadé que la salle entière imitera son souverain en tous points. Quelles envolées magnifiques ! Nous parlerons au chef après la répétition, il en va de l’honneur de la Belgique, de la sauvegarde du royaume.

— Si vous le désirez, Albert, j’intercèderai. Vous savez, les femmes ont des arguments que les hommes n’ont pas, si vous me comprenez. Le numéro six doit être maintenu, je suis d’accord avec vous, mon époux.

— Que vous semble-t-il, Paola ? L’affaire parait bien partie, non ? Ces deux jeunes gens au piano semblent tout à fait sympathiques et compétents.

— Je partage votre avis, mon majestueux mari. Ça ressemble d’ici à un très beau concert en perspective. Faites votre possible pour en être. Sinon, je pense, je ne vous le pardonnerais pas.

Rubrique 9-canto 4

La suite ou le début. Ce Canto, quel boulot !

Pour le cas où quelqu’un l’ignorerait encore, le Canto General est un rêve pour tout choriste amateur qui se respecte. Non, ce n’est pas le vôtre ? Je n’y crois pas. Eh bien, c’est dommage pour vous. Car, Pablo Neruda allié à Theodorakis (dans sa période fréquentable) c’est la révolution, et on ne sort pas indemne des révolutions.

Aussi, quand nous sûmes que ce projet aurait lieu au Palais des Beaux-Arts et que les chœurs de partout y étaient attendus, notre rythme sanguin s’accéléra quelque peu jusqu’à la première répétition à l’École Royale Militaire un beau dimanche de juin. Mais n’entre pas dans ce genre d’endroit qui veut : dépôt préalable du nº de plaque d’immatriculation, nom des accompagnants, tatouages, grains de beauté, photos, signes distinctifs, couleur de la voix, mensurations, préférences sexuelles, nombre de cheveux. Pas d’entourloupe avec la troupe, s.v.p. ! Chaque dimanche des mois qui suivirent, nous nous rendîmes en carrosse doré, laquais et postillons, marmitons et mirlitons, au rendez-vous, accompagnés de nos fidèles suivants et suivantes, notre garde rapprochée avec qui, sans tambour ni trompette pourtant, nous franchissions grilles, portiques, radars, caméras de surveillance, postes de contrôle et gardes armés pour rejoindre le Saint des Saints : la Grande Salle où les portraits du roi Albert II et de la reine Paola nous observent en catimini, scrutant nos progrès, nous évaluant, jaugeant les pupitres, écoutant discrètement la mise en chantier du Grand Œuvre tout en clignant d’un œil circonspect à un passage redouté, une articulation malvenue, des rythmes musclés abominablement compliqués qu’un grec cambré, olé, imposa à une langue espagnole athlétique et redoutable.

Ah ces dimanches… On vit bientôt le bénéfice, que cette mode rapportait, et de l’antichambre à l’office, tout le monde boitait, boitait », chantait Brassens dans le Roi boiteux. Jour consacré traditionnellement à la messe que tout bon parent imposait naguère à ses enfants, le dimanche concentrait le but ultime et encore bien lointain d’un concert exceptionnel. Il faut donc s’accrocher les bretelles, maintenir le tempo, concentrés sur son « attitude choriste », poitrine ouverte, le cul en suspension sur des chaises pliantes inclinées vers l’arrière qui mettent à l’épreuve nos postérieurs endoloris et font s’endormir nos petits pieds mignons. C’est très dur tous ces Ne Ne (pour les ignorants, prononcer néné) qui ne sont pas assez hauts, parait-il. « Remontez, remontez », scande le chef d’un air quasi lubrique : « Et s’il vous plait, chantez avec une autre tête que ça : les singes tressent un fil érotique interminable sur les rivages de l’aurore. De l’interprétation, que diable, de l’interprétation ! Je ne sens pas l’érotisme qui est en vous. N’oubliez pas, c’est le crépuscule de l’iguane, la nuit des Caïmans, et l’anaconda géant du fond de l’eau majestueuse attend dans l’ombre sa proie. Secouez-vous ! Regardez ! Voici le jaguar qui effleure de son absence les feuilles phosphorescentes et le puma qui court comme le feu dévorateur […] et là-bas, voici l’arbre, c’est l’arbre du peuple, l’arbre de l’orage ».

Rub. 9- Canto 5

Il se dégage par-dessus l’École Royale Militaire un microclimat totalement particulier. D’abord, il fait toujours beau, ce qui permet au choriste basique, le tout-venant, de manger sa pitance sur des pelouses fraichement coupées et vierges de mauvaises herbes et résidus de toutes sortes, qu’aucun militaire digne de ce nom n’autorise sur son territoire, tandis que les pauvres organisateurs, enfermés dans la pénombre de la chapelle austère, se grattent la tête à jeun entre deux problèmes.

Car nous ne fréquentons que rarement l’Organisateur, terme qui cache une société toute puissante, protégée, secrète, l’Intercesseur entre le Tout-Puissant, le chef, et nous-mêmes, qui répond à toutes nos angoisses, vend toutes les places, fournit la tarte et le café et même le papier w.c. L’Organisateur va remplir le Palais des Beaux-Arts, nous porter au pinacle, consacrer notre triomphe. Mais bon, l’Organisateur, parait-il, ne peut pas nous faire chanter juste, compter les tempos à notre place, et ça, c’est dommage. C’est rassurant aussi quelque part, car l’Organisateur est imparfait, un signe qui ne trompe pas, il n’est pas Dieu. Sinon ça se saurait et les Todo e todo era vuelo era vuelo e todo e todo… s’ils ne sont pas à la bonne place, eh bien, il n’y peut strictement rien l’Organisateur. Cependant, le sourire aux lèvres, la mine réjouie, la démarche allante et primesautière, il court de l’un à l’autre avec calme et pondération, répondant là à une question sans intérêt, là à des problèmes d’organisation (d’où son nom), là à des demandes d’horaires pourtant affichés sur les portes. Et l’Organisateur, contrairement au choriste basique, doit se sauver pour aller grignoter en catimini et faire pipi, mais vite alors !. 

Rubr. 9 Canto 4

Odeurs, humeurs et compagnie

Certains dimanches sont plus difficiles que d’autres. On a parfois du mal avec ses voisin (e) s et peut-être même avec soi-même car une journée de chant qui sollicite tous les muscles entraine une fatigue physique et énergétique importante : l’effort se fait sentir au sens olfactif du terme en fin de journée.

Certaines, que je nommerai si on me le demande et pas sous la torture, déploient des trésors d’imagination pour se faire voir, remarquer ou marquer leur territoire en emportant par exemple des fétiches qui leur rappelleront ces bons moments, plus tard, la larme à l’œil : voler un plumier dans la chapelle n’est pas à la portée de la première choriste venue. Il faut du culot, de la sagacité et une certaine vélocité. Afficher sa mauvaise humeur, son air grognon, pincer du bec, rentrer les fesses, contracter les muscles faciaux pour éviter toute marque de réjouissance, éviter les toilettes pour rester constipée. Appliquer à la lettre un modus operandi spécial « répétition du dimanche » est également très à la mode ! Ce n’est pas Dieu possible ça, réalisé aussi parfaitement, elles doivent s’entrainer en secret pendant la semaine, car comment peut-on chanter la bouche en cul de poule béton armé et acier trempé aussi inviolable qu’un coffre-fort de banque suisse ?

Et attention aux pupitres instables qui se cassent la figure à chaque pause, abandonnant dans le désordre les 150 feuilles qu’un malheureux inconscient n’a pas encore reliées. Et quand le chef dit : « 47 », c’est la mesure 47 ou la page 47 ? Et qu’est-ce qu’il a dit pour la correction ? Une double croche qui divise le mot au lieu d’une noire, mais on doit dire quoi alors ? Et là, les altos doivent chanter ténors, quelles altos, les 1, les 2 ou les 3 ? Et est-ce qu’il y aura encore de la tarte au flan à la pause ?

Mais chut ! Le chef vous regarde ! Pendant que le caméraman Lui suspend son cathéter autour du cou et Lui règle Son micro, que tous fixent sur Lui un regard hypnotique, que la pianiste déplace l’instrument pour être à Sa hauteur, nous, on L’attend, en suspension et, disons-le tout net, presque en extase. Presque.

rub.9- canto 1

 Les seins de glace

C’est fini. Ite missa est, fin de partie. Plus jamais, jamais, de dimanche de répétition du Canto General. C’était le dernier pour toujours, le glas a sonné. Tout est consommé. Le microclimat avait même disparu sur Bruxelles : il faisait un froid militaire sinistre. Pourtant, les grilles se sont ouvertes pour nous laisser passer mais la guérite était vide, le planton sans doute au surgélateur attendant des jours meilleurs.

Les altos sont en nombre réduit, hourra ! Un carreau cassé met les femmes au supplice : on les voit enturbannées sous les pompons, enveloppées dans des épaisseurs, pelotonnées sous les pelisses, immobiles pour éviter de frôler un zeste d’air glacial venu des hauteurs vertigineuses du plafond de verre. Encore un peu, ce sont les dents qui claquent dans les silences et les genoux qui s’entrechoquent, contrepoints de ces tempos si compliqués. Et cette foutue odeur de soupe qui s’insinue sous les écharpes et vient taquiner des narines rougies et glacées : si c’est de l’ordinaire militaire qui passe ainsi sous les portes, nous, le rata du soldat, on en veut aussi.

Prêtes à tout pour une vague sensation de chaleur, certaines sopranos opèrent un rapprochement vers les couches sociales inférieures, celles des altos. Pour les néophytes, sachez qu’on dit : descendre en alto, jamais l’inverse, et en aucun cas il ne s’agit d’une figure de style. Passer de la voix haute à la voix basse est, pour la soprano, le cauchemar d’une vie, l’opprobre suprême, la déchéance. Le pupitre des altos, bonasse sans être benêt, pas prétentieux pour un euro, est pourtant très sympathique. Il règne chez elles la constance de l’humble, la convivialité du modeste. La voix d’alto n’est pas dominante, difficile souvent, toujours intense, jamais remarquable et cependant indispensable. Mais la soprano ne consentira à changer de tessiture que sur sommation du chef ou à la suite d’un accident très grave, qui lui aura coupé définitivement l’accès ou la prétention des hauteurs. Toute sa vie, elle regrettera alors la fréquentation de ses congénères aux voix célestes et angéliques (mais pas toujours).

Sans titre-1

Gla gla gla

Le fait du jour n’est pas celui qu’on croit, la répétition, mais bien ce qui la précéda et qu’on appellera désormais dans les livres d’histoire « la Terrible Attente », période noire, parenthèse de suspense teintée d’anxiété. Oh, temps, suspends ton vol. Entre le dimanche d’avant et celui-ci, tout avait changé. Un climat de mortelle angoisse régnait parmi les femmes. Allions-nous recevoir la fatale missive nous enjoignant l’audition devant le chef ? Le troupeau des sopranos est plus compact que jamais : sont-elles sottes de ne s’être pas travesties afin d’échapper à la terrible menace. Tiens, une bonne idée de déguisement, car il faut de l’imagination quand surgit l’imminence du désastre : en ténor ou en basse par exemple. Ceux-là, même s’ils chantent faux, s’ils chantent mal, ils sont tranquilles : des hommes, il en manque, on leur fiche la paix, l’immunité totale étant accordée définitivement et sans condition à ces messieurs. Même si :

— ils ont un quota de présence inférieur à 75 % requis pour ces dames ;

— ils ne répètent pas chez eux, car ils ont trop de boulot ;

— ils ne répètent pas chez eux parce qu’ils n’en ont pas besoin ;

— ils ne répètent pas chez eux parce que ça leur rappelle de mauvais souvenirs ;

— ils ne répètent pas chez eux parce que leur femme le leur interdit ;

— ils ne répètent pas chez eux parce que ce sont des hommes. 

Donc, lettre ou pas lettre ? Échafaud ou pas ? Foi de postiers, on n’avait jamais vu ça ! Les facteurs inconscients de l’attention subite dont ils étaient les cibles ne soupçonnaient pas le moins du monde l’objectif caché de ce regain d’intérêt à leur égard. Ravis, ils observaient ces dames planquées derrière les plantes vertes, aux aguets, se précipiter sur eux, toutes voiles dehors. Curieux ! D’habitude, autour du Nouvel-An, il n’y a jamais personne quand on sonne à la porte. Cette fois, elles déboulent, se permettent même un brin de causette, « Bonjour facteur, il fait beau aujourd’hui ! Ah, à propos, vous avez du courrier pour moi ? » Et de pousser un ouf de soulagement : « Pas de lettre ? Pas de nouvelles, bonnes nouvelles, comme on dit, n’est-ce pas ? Ha, ha, ha… » et de tendre une main tremblante, comprimée sur la dringuelle de fin d’année, tiens, un peu plus substantielle que d’habitude.

Le jour dit, la mort dans l’âme, ayant revêtu leur plus belle robe d’examen, pas trop échancrée, ça fait tapineuse, pas trop couverte non plus quand même, concentrées sur leurs partitions, on les repère facilement : c’est elles qui font le tour de la salle, ne parlant à personne, au pas de course dans le sens inverse des aiguilles d’une montre espérant, de ce fait, arrêter le temps ou retarder l’instant fatidique.

Dieu, les voilà qui entrent dans la chapelle. Qu’est-ce qu’on est contentes de rester là et de commencer la mise en voix. Et une respiration et un étirement… et du coin de l’œil, on surveille la porte de la chapelle. Et une vocalise… Ha, voilà Denise qui en sort. Elle a l’air satisfait et retourne à sa place. C’est bon signe. Et une autre vocalise… Ça y est, cette fois, c’est Jeanne. On n’y tient plus. « C’était comment ? T’es reçue ? Et Anne-Thérèse, elle a réussi ? » On peut respirer vraiment maintenant. Les copines sont toujours là. Et elles rentrent avec nous en voiture et en rigolant. C’est fini. Elles ont passé l’audition : nous, on l’a échappé belle, mais quand même, on ne sera tout à fait rassurée que quand on y sera, sur la scène du Palais des Beaux-Arts.

PS : J’ai entendu certains messieurs se plaindre : le stress ayant engendré une fréquentation anormale des toilettes des dames, elles se permettent de discuter le bout de gras à côté des pissotières : c’est modérément plaisant ! 

Ça sent la fin de l’aventure quand les affiches que j’ai eu le bonheur de réaliser arrivent enfin et sont distribuées, petit moment d’humble bonheur et de ricanement perfide. Personne ne sachant qui je suis, j’ai cette discrétion des grands, cet air de faux-semblant, guettant de loin avec un plaisir vorace mes ennemies jurées s’emparant d’un peu de moi-même pour l’emporter soigneusement avec elles. Hé, hé, hé…

Nous avons commencé la répétition comme d’habitude par les exercices physiques que deux ou trois continuent à bouder pour des raisons sans doute très personnelles (mais cela ne nous regarde pas) et nous avons mis au point l’articulation des passages les plus difficiles de ce Canto, le numéro six (ouf) aussi propice au malaise et à l’inquiétude que celui de Numéro sept du Prisonnier.

Les basses, franchement, c’était la honte. Pas toutes, heureusement, mais je me suis laissé dire par mes espions personnels appartenant audit pupitre que l’un comptait carrément sur les percussions pour faire l’impasse d’un minimum d’apprentissage, alors que l’autre marmonnait dans sa moustache « je devrais quand même répéter un peu chez moi ». Certains avaient carrément la bouche fermée, de surprise, ou bégayaient « Quoi, c’est aussi rapide que ça ? ». Bref, ce fut vraiment leur minute d’une gloire douteuse !

Mais le chef trouve enfin une musicalité qui n’existait pas auparavant. Certes, quelques retouches s’imposent encore pour ne plus qu’ « on sente la tourne », ou pour améliorer la fluidité, l’accentuation des mots et la compréhension du texte, des bagatelles. C’était tout de même la première fois qu’on enchainait les différentes parties et là, ça foutait le frisson. L’œuvre prend forme. Bref, ce fut une belle répétition. Pourtant, la concentration extrême d’un travail soutenu, le partage dans la difficulté continue d’instants musicaux de grande qualité et d’approximations désespérantes ont créé une famille provisoire. Ce sera bientôt la fin de ces mois de préparation. Encore, quelques fois dormir…

Affichette - Copie_Page_1

Haut les cœurs

Je suppose à peu près logiquement et sans prétention qu’Armstrong, Aldrin et Collins, les extraterrestres du premier pas sur la lune, vécurent cette parfaite sensation comme nous après le concert d’être au bon endroit, au bon moment et très exactement là où il faut être, à sa juste place. Et que, tout ça pour ça, ma foi, ça valait bien la peine et les efforts, la preuve !

Toute l’émotion, l’intensité et surtout l’énergie d’un texte poétique grandiose rejointes par la fulgurance de rythmes improbables et hallucinés ont subjugué, électrisant les cheveux jusqu’au bout du cœur et des doigts de pied.

Chanter le Canto General, je le voulais, je le désirais, je l’attendais depuis des années, et quand on veut, les rêves s’approchent de vous, en se contorsionnant, histoire de prendre la mesure de leur temps de rêve, le temps qu’il faut. Ils se dandinent, font quelques entrechats, de vagues arabesques. Puis après un grand écart, quelques cabrioles, parfois, ils se cachent. Mais, les voilà qui reviennent vous effleurer, s’éloignent à nouveau, et finalement, sur les pointes, finissent par vous rejoindre comme s’ils n’avaient attendu que ça toute leur vie de rêve. C’est leur karma : vous ne savez ni l’heure, ni le moment, ni le jour, mais ils reviennent à condition de ne pas les perdre de vue, de ne pas les laisser tomber à jamais pour de pseudo-envies brouilleuses de pistes, pour les chaussetrappes d’une drôle de vie qui vous laisse alors abandonné les quatre fers en l’air, orphelin pour toujours de vos rêves perdus.

Donc nous y sommes, sur scène, tandis qu’une salle béate observe. D’abord, le rassemblement des troupes suant de trac, de stress et de chaleur sous les spots, drillés par les effets bénéfiques de l’entrainement militaire de l’École Royale. Le silence dans les rangs des 250 choristes est époustouflant. L’entrée se fait en ordre de bataille, par numéro (rang 5, nº 120) et le chef arrive. Il parait si petit, si solitaire face à cette masse compacte.

Applaudissements, ouverture de la partition, et là, de sa baguette magique de magicien en chef surgit le « Era el crepusculo de la iguana ». Écoutez-le, ce morceau, précipitez-vous sur YouTube, vous aussi, vous allez frissonner, peut-être même verser une petite larme. Car c’est à ce moment précis, à cet instant sublime que je sens, que je perçois tous les poils se hérisser, jeunes, vieux, chics, dandys ou cools, riches ou pauvres, snobs ou non, bobos, nobles ou bâtards, car tous à présent goutent ce parfait moment de total flottement dans un no man’s land parallèle où les mots frontières, hiérarchies, barrières, conventions sociales, quotidien, travail, n’existent plus. Cela porte un nom dans notre langue réductrice : le bonheur. Et cette salle comble est à présent comblée.

Merci à Luc Colinet d’avoir mis sur pied cette œuvre magnifique pour l’association Le Pivot et à la mémoire de M-P. Collard.

 

 

 

 

Publicités

A propos Anne de Louvain-la-Neuve

Les textes et les illustrations (collages, dessins, photos) de ce blog dévoilent mon univers et mes espaces d'inspiration dont découlent des histoires réelles ou imaginaires.
Cet article, publié dans Chroniques, Ecriture, Littérature, est tagué , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

4 commentaires pour Les chroniques de répétition du Canto General

  1. Jeanne dit :

    Quel souvenir! Quelle ambiance ! Quand est-ce qu’on remet ça?

  2. Anne de LLN dit :

    Ah, cette nouvelle orthographe : chaussetrappe en un mot et comme un simple mot, au pluriel avec un « s » à la fin. Dur est le français, dixit Yoda !

  3. Pierre Nguyen dit :

    Quel bonheur rétrospectif de te lire, Anne !!! Tout y est et même un cas douteux d’orthographe: les chausse-trapes … Je ne sais si on peut accepter comme toi les chaussestrappes … du Canto! Perso j’en doute, mais c’est justement un « piège » du français ! Gros bisous! Pierrot

  4. Nicole MENESSON dit :

    Je pense que je regarderai les chorales d’une autre man!ère la prochaine fois…on s’imagine pas le stress…..

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s