Je suis belle…

Je suis belle

à crever ! Les hommes et surtout les femmes l’ont toujours su. Je leur coupe le sifflet, ils en restent sans voix, muets, pantois comme les pantins de Madame Tussaud. Figés qu’ils demeurent, des statues de sel pétrifiées de consternation devant pareille évidence.

À peine échappée du ventre de ma mère,  passant mon premier examen d’entrée dans le monde, je les entendais dire, contraints et forcés, la bouche pincée : Mais qu’elle est belle ! Tous et tous sexes confondus, le monde s’exclamait à l’unisson : Quelle superbe enfant, un bonheur !

Et ça se voit tout de suite quand on dit d’un nouveau-né : Ho le mignon ! Alors que c’est une vraie mocheté et que c’est juste pour faire plaisir aux parents gagatisés par l’évènement, ayant perdu tout sens commun. Devant ce berceau, vous n’en pensez pas une miette de ce que vous racontez, que c’est un joli tout-petit cette chose fripée, chiffonnée comme un torchon, qui gigote avec ses trois poils sur le caillou et son crâne déformé !

Mais, ça, pour ses pauvres géniteurs et après neuf mois d’attente pour un résultat pareil, il est strictement interdit de dire que leur « truc », tout bébé qu’il est, est un laideron fini. Enfin !  J’espère qu’en grandissant, ça va s’améliorer. Cependant avec les parents qu’il a, j’en doute, car ou ce sera une réussite (deux moches, parfois ça s’annule) ou ce sera un raté grave surtout s’il tire du côté de son père.

Dans mon cas, sans fausse modestie aucune et d’après mon père, ma mère, mes tantes, surtout tante Simone une référence difficile, mes oncles, surtout tonton Alfred mon préféré, mes cousins, mes grands-parents, les amis de mes parents, tous s’étaient exclamés, les deux mains en ciboire sous le menton : Elle est jolie à croquer ! Une magnifique enfant ! La huitième merveille du monde, pas de doute !

Et c’était totalement vrai. Ensuite j’eus deux ans : Une splendide gamine que vous avez là, chère madame ! Cinq ans, onze ans, quinze ans et pas d’amies : Comme elle grandit bien. Si blonde, si mince, une vraie danseuse, un petit rat de l’opéra, à croquer ! Vingt et trente ans : Tu es à l’apogée de ta beauté, très chère, profites en bien, ça ne va pas durer, crois-moi.   Tous les prétendants en foule, faisant la queue, à genoux, je les maintiens à distance autant que possible, mais pas toujours. Quand j’ai eu cinquante-neuf ans, mais je ne les faisais pas, on s’exclamait toujours : Vous êtes spectaculaire, toujours aussi belle, épanouie. Mais quelle est la fille, quelle est la mère ?  Non, je n’y crois pas, vous me faites marcher ?

J’ai nonante-trois ans à présent et je suis enfin tranquille dans cette chambre vide du home Sainte-Gertrude où les infirmières passent en vitesse sans même me voir. Mes rides et ma pâleur extrême, la transparence de ma peau, ma maigreur cadavérique ont éloigné à jamais les fausses suivantes, la cour et la bassecour, le ban et l’arrière-ban.  Et lorsque je serai étendue pour toujours dans mes atours, je les entendrai peut-être soupirer, le mouchoir pressé autour d’un nez rougi : Elle a encore de si beaux restes !

J’ai toujours été, je demeure, je resterai à jamais un pléonasme, une redondance existentielle, une phrase exclamative.  Certains sont des aventuriers, d’autres ont créé, beaucoup ont vécu, tout simplement. J’aurais pu prétendre à la litote : elle m’aurait convenu davantage, presque rassurée, cette figure d’un style moins tranché et plus subtil. Ha, entendre une fois, une fois seulement, Elle n’est pas mal  et sans point d’exclamation…

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A propos Anne de Louvain-la-Neuve

Anne d'un nulle part, ailleurs ici ou là, entre réel et imaginaire.
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7 commentaires pour Je suis belle…

  1. Véronique dit :

    La beauté lasse, comme la laideur… une fois qu’on la connaît, on voit la personne et qui elle est, belle ou moche, ça ne compte plus.

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  2. Etienne (pas) de Louvain-la-Neuve (mais presque) dit :

    Ne t’inquiète donc pas, Anne, ce soir tu seras la poubelle pour aller danser.

    En plus de ça, je vais te dire un truc qui m’arrange plutôt. : la beauté, en fait, ça n’a guère d’importance.
    Ce qui compte surtout et avant tout c’est la beauté intérieure; ça, c’est un truc comme le bifudus actif.
    Ce que cela fait à l’intérieur, cela se voit à l’extérieur.
    La beauté intérieure, ça déborde, ça submerge, ça noie et on ne voit plus que ça.
    Enfin à peu près. Car le gros avantage de la beauté intérieure, c’est qu’elle ne se voit pas.
    Pour prendre un exemple, ma beauté à moi, elle ne se voit pas. Ou alors en faisant preuve de beaucoup d’efforts. Il faut, pour y arriver être très imaginatif, rectifier ici, gommer là, amincir au delà, etc…
    C’est du moins ce que je croyais jusqu’ici.
    Mais j’ai découvert, il y a peu, qu’ils ont inventé des tas de machines pour te regarder dedans et ils en font même des photos !
    Bonjour le respect de la vie privée.
    Je t’explique. Ils te mettent dans une machine et ils vont voir, par exemple, ton foie . Eh bien ils te disent toutes sortes de trucs à son sujet. Qu’il est gros et gras, légèrement scrofuleux, qu’il a une couleur bizarre, etc…etc…et que tu ferais mieux de passer beaucoup moins de temps à table ou dans les bars,… qu’on dirait un foie d’oie ou de canard, tu sais de ceux dont s’occupe Gaïa en fin d’année.
    Mais quand c’est pour toi et qu’ils te disent tout ça, Gaïa n’est pas là pour te défendre. Tu te sens très seul et très laid à l’intérieur. Et ça sans compter qu’il va falloir faire régime.

    Ils m’ont aussi fait le coup avec les poumons. Tu te disais jusque là : il n’y a rien dans les poumons si ce n’est l’air que tu respires. Et l’air que tu respires tu ne le vois pas sauf bien sûr s’il fat très froid.
    Là aussi ils m’ont mis dans une machine et ils sont arrivés à me dire que j’avais un des poumons qui était nécrosé et que l’autre était noir comme s’il avait accumulé toute la suie de ton poêle à charbon. Ils ont même été jusqu’à constater que j’étais un mutant car j’avais un troisième poumon mais qu’heureusement (je ne sais pas pourquoi c’était heureux) il ne s’était pas développé et qu’il était donc non fonctionnel.

    Et je ne te parle pas de la fois où se sont occupé de ma vessie. Une vessie, tu crois que c’est clair, net, transparent. Tu te dis dans une vessie il n’y a rien à cacher et que c’est même pour cela que certains les prennent pour des lanternes.
    Figure-toi que chez moi ils y ont trouvé des calculs. Tu sais de ces petits calculs que nous faisons tous concernant, par exemple, nos supputations sur la date de décès de ta belle-mère et sur l’étendue de ses avoirs. Des petites choses comme ça, finalement assez banales. Ils les voit.

    Tout ceci pour te dire que même intérieure, je ne crois pas que la beauté soit finalement très importante.

    Misons dans les valeurs sûres. Un compte en banque par exemple.
    Quoique, depuis Fortis …

    Allez bon courage Anne, il nous reste le lac, le pélican et tous les amis qui restent là, bêtement, à nous aimer.

    Etienne (pas) de Louvain-la-Neuve (mais presque).

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  3. Pascal dit :

    Nonante – trois ans!!! C’est vrai que tu ne les fais pas… Et que tu as de beaux restes… Que tu promènes avec (figure de) style. Continue… Même jetlaggé, j’aime bien. Bises, Sk@l

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  4. Astrid de LLN dit :

    C’est tellement vrai mais il ne faut pas attendre la nonantaine pour que les compliments s’arrêtent, ni même la fin de la cinquantaine, enfin pour ma part…

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  5. patricia dit :

    Belle histoire mais un peu triste…

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  6. Cécile dit :

    C’est tellement bien observé….

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  7. inès dit :

    récit touchant, Anne-ke….

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